30.04.2008
Petits meurtres entre amis sous la double autorité d'Agatha Christie et de Pascal Bonitzer
Pierre Collier (Lambert Wilson), un psychiatre chef de clinique est assassiné au domicile d'un sénateur (Pierre Arditi) au cours d'un week-end. Sa femme (Anne Consigny) a été arrêtée un revolver à la main à côté de la victime. L'arme a fini au fond de la piscine, mais révélera le commandant Grange (Maurice Bénichou), ce n’est pas l’arme du crime. Du coup la coupable désignée qui avait mille raisons de supprimer un époux volage, n'est plus la seule à être suspectée. D’autant qu’un deuxième meurtre vient mettre un peu plus d’opacité dans ce récit écrit par Agatha Christie. Mais pour le réalisateur Pascal Bonitzer qui l'adapte, pas d'Hercule Poirot en perspective, car seule la BBC a l’exclusivité du personnage.
Comme l’a fait Pascal Thomas a trois reprises ("Mon petit doigt m’a dit", "L’heure zéro"et "Le crime est notre affaire" (sortie en octobre prochain), Pascal Bonitzer a adapté l’intrigue à la mentalité française, mais sans la pétulance, la truculence du tandem Dussolier-Catherine Frot dans les films de Pascal Thomas qui a un goût inimitable pour la "comédie policière". Néanmoins, "Le grand alibi" au titre hitchcockien, nous fait partager la passion de Pascal Bonitzer pour le film noir. Car "Le grand alibi" est né de l’envie du scénariste de Jacques Rivette et d’André Téchiné de se confronter au cinéma de genre.
Reste que tout n’est pas noir dans le sixième long métrage de Pascal Bonitzer. Miou-Miou en épouse de sénateur, transposition à la française de l’excentrique lady du roman, est ce personnage de comédie qui se cache au cœur de tout drame, d’une naïveté déconcertante, presque enfantine. Quant à l’époustouflante Italienne Caterina Murino, Pascal Bonitzer n’a pu s’empêcher de la déshabiller intégralement, ce qu’elle fait avec grâce. Cela aussi c’est du cinéma de genre…
R. P.
18:45 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.03.2008
Trahison et corruption au pays de l'or noir
Gold and God. Dieu et l'or (noir). Le pouvoir et la religion. La foi et le profit. Ces thèmes se télescopent dans "There will be blood" de Paul Thomas Anderson, le réalisateur de "Boogie nights" et de "Magnolia", qui est aussi une saga du pétrole en Amérique, une histoire de ses magnats, cette poignée de noms du gotha, les Rockfeller ou Getty, qui eurent assez de nez pour croire en l'or noir.
Daniel Plainview veut aussi y croire à sa bonne fortune. Lui aussi veut sa compagnie, sa Standard Oil, celle qui appartient à Rockfeller. Alors, il trime au milieu du désert californien, un endroit oublié même de Dieu. Et il creuse un trou dans lequel des hommes couverts de poussière, maculés de boue, descendent pour creuser encore plus loin vers cet océan noir qui les fera accéder au paradis après cet enfer. Des hommes taciturnes que l'espoir fait vivre. Tout le début du film est sans dialogue, juste la musique envoûtante de Jenny Greenwood (du groupe Radiohead). Parfois le pétrole jaillit, d'autres fois, cela explose.
Un jour, un jeune homme vient proposer à Daniel de venir creuser chez lui à Little Boston. On dit que la Standard Oil s'y intéresserait. Daniel Plainview achète tous les terrains disponibles, ce n'est pas difficile il ne pousse que des cailloux. Little Boston va y gagner en prospérité, ce qu'elle perdra en âme. Des gens se déchireront, trahiront, se corrompront au nom du pétrole.
Daniel Plainview trouve un redoutable adversaire sur place. Eli, le frère jumeau de Paul (tous deux joués par Paul Dano l'ado mutique de "Little me sunshine"), est pasteur. C'est un illuminé qui prétend guérir les corps et les âmes. Et celle de Daniel est bien noire croit-il. Il faut en extirper le diable. Daniel se soumet à l'exorcisme, mais gardera rancune contre le faux prophète qui s'est mis en travers de sa route. Daniel Plainview finit pas gagner la bataille de l'or noir mais perd l'affection de son fils, avouant que "les humains me répugnent".
Dans cette longue (2 h 38) fresque épique, au pays où tout est possible même le pire, Paul Thomas Anderson ne baisse jamais la garde de sa mise en scène époustouflante, jusqu'à cet ultime affrontement qui montre un Daniel Plainview ayant perdu contact avec le monde civilisé. « L'âme de Daniel Plainview n'existe plus depuis longtemps alors que son corps continue d'exister », dit Daniel Day Lewis qui, a ressenti cela « très profondément ». Sa source d'inspiration, le réalisateur est allé la chercher dans le volumineux (696 pages) roman d'Upton Sinclair contemporain de cette histoire du pétrole américain. C'est ce qui a aussi attiré Daniel Day Lewis qui dit de Daniel Plainview, « c'est un fou comme moi avec lequel j'avais envie de passer un moment ».
Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 27 février 2008.
19:15 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27.02.2008
"Paris" de Cédric Klapisch
Treize ans après "Chacun cherche son chat", Cécric Klapisch montre que Paris peut encore être un excellent sujet de film. "Paris" devient même une mosaïque d'histoires dans une ode à la plus belle ville du monde qui n'est pas dans l'optique de son réalisateur juste une ville-musée sans âme qu'arpentent les millions de touristes étrangers. A l'image du tracé du métropolitain, "Paris" déroule la trame de son scénario un peu dans tous les sens, d'un bourg africain à Rungis, en passant par le Paris de la mode ou le Paris historique (les catacombes).
Pierre (Romain Duris), danseur de revues au Moulin Rouge, malade soudainement du coeur, se demande s'il ne va pas mourir. Cloîtré dans son cinquième étage où il attend une greffe, il épie sa voisine Laetitia (Mélanie Laurent), une jeune fille pleine de vie qui vit une brève histoire d'amour avec son professeur de fac, un historien travaillé par le démon de midi (Fabrice Luchini) dont le frère (François Cluzet) architecte dans le quartier de la Grande Bibliothèque, attend avec son épouse un heureux événement. Des maraîchers (Albert Dupontel, Gille Lellouche, Zinedine Soualem), une boulangère un tantinet raciste (Karin Viard), un psy (Maurice Bénichou), d'autres personnages secondaires, forment les acteurs de cette comédie humaine dont les pivots sont Pierre et sa soeur, Elise (Juliette Binoche) une assistante sociale qui vit seule avec ses deux petits enfants.
Dans ce film choral, chacun promène ses problèmes, ses névroses, ses obsessions ou ses rêves dans un Paris qui ne cherche pas à éviter le cliché, quand le jeune immigré tout juste arrivé clandestinement du Cameroun, vérifie que le Paris qu'il découvre, en l'occurrence Notre-Dame, correspond bien à la vieille carte postale en noir et blanc qui l'a aidé à supporter les dures conditions de son errance jusque dans la capitale. Cédric Klapisch qui, dit-il, a beaucoup filmé Paris, montre que Paris s'est enrichie au cours de son histoire des apports qu'elle a reçus d'ailleurs. "C'est ce métissage des époques et des communautés qui fabrique Paris", ajoute-t-il.
"Personne n'est jamais content, on râle, on aime ça", dit Pierre qui les observe de sa fenêtre. Ces Parisiens sont heureux mais ne le savent pas, semble-t-il ajouter dans le taxi qui l'emporte un matin vers son opération de la dernière chance.
R.P.
Chronique parue dans l'Indépendant du 20 février 2008.
15:45 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
"Redacted" de Brian de Palma
"Redacted" est une réflexion sur l'image que les télévisions renvoient de la guerre en Irak, mais ce pourrait être ailleurs ; l'on se souvient du débarquement des GI's dans la corne de l'Afrique mis en scène par le Pentagone à la manière d'un long métrage de Samuel Fuller. C'est surtout ce que ne montrent pas les chaînes d'information, CNN et autre Fox News, de l'Irak qui intéresse le réalisateur du "Dahlia noir" son précédent long métrage. Et l'on voit qu'internet, alimenté par des contributions d'amateurs, est amené à palier cette absence d'information par une autre de manière parfois brute, sans recul, mais aussi sans autocensure. Car les images transmises quotidiennement de la guerre en Irak, donc autorisées par les autorités militaires, sont souvent tronquées ou manipulées. Malgré tout, elles devraient être pour le moins traumatisantes, elles nous sont devenues presque banales au contraire.
Comme le dit l'un des protagonistes du film de Brian de Palma, "tout ce que tu vois autour de toi, c'est la mort et la souffrance"."Redacted, revu et corrigé" se présente comme le journal vidéo d'un jeune GI affecté à un barrage et qui aspire à intégrer dès son retour aux Etats-Unis, une école de cinéma. Ce qu'il filme, c'est juste la barbarie sous uniforme américain. En effet, "Redacted" revient sur le viol et le meurtre d'une adolescente irakienne de quinze ans, par quelques soldats en 2006. Son corps avait été brûlé pour en détruire les preuves et les personnes de sa famille présentes dans la maison le soir du viol, avaient été massacrées.
"Cartonner ces melons c'est comme écraser des cafards", lance le soldat Flake. Un geste, un ordre que l'on ne comprend pas et c'est l'irréparable. En vingt-quatre mois, note Brian de Palma, sur 2 000 Irakiens tués à des barrages, seuls quelque soixante étaient dangereux. La vie d'un Américain vaut-elle plus que celle d'un Vietnamien, d'un Palestinien ou d'un Irakien s'interroge encore le réalisateur de "Redacted".
Ce film milite ouvertement pour un retrait américain d'Irak. Dans son générique, on peut voir de vraies photos de victimes de la guerre dans ce pays, hommes, femmes, enfants en sang, amputés, brûlés, et dont les yeux ont été volontairement masqués. "Ces images existent sur internet, sur Youtube, sur les blogs des soldats et de leurs familles, mais elles ne circulent pas dans les grands médias. J'ai voulu les montrer à un large public", ajoute Brian de Palma.
Cette vraie-fausse fiction a reçu le Lion d'argent de la meilleure réalisation au dernier Festival de Venise.
Richard Pevny
Chronique parue dans l'Indépendant du 20 février 2008.
15:40 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
John Rambo en Birmanie avec les horreurs
Sylvester Stallone a raison : on ne peut pas tous être Daniel Day-Lewis. Lui, c'est "Rocky" et "Rambo" qui l'ont rendu riche et célèbre. Il en sait quelque chose : en repérages en Thaïlande dans la jungle à la frontière birmane, les villageois le saluaient de "Rambo" répétés. Vingt ans d'absence avaient sans doute créé un manque et pour Stallone le désir de reprendre de l'exercice pour la bonne cause – toujours cette lutte du bien contre le mal – et d'inverser la spirale du bide. Et puis, la Birmanie est l'une des dernières grandes causes pour laquelle on peut s'engager sans que cela suscite de réactions négatives, hormis de la part de la junte birmane et peut-être des sociétés pétrolières. On sait que plusieurs acteurs birmans engagés sur "John Rambo" ont dû depuis se mettre au vert... Que pour certains, leurs familles ont été arrêtées, des parents ont été emprisonnés, d'autres torturés ou violés. « Pendant que je vous parle, dit Stallone, six personnes auront été torturées en Birmanie ».
Moins polémique que l'Afghanistan sous domination soviétique ("Rambo 3"), ou l'Irak – « Ce serait une insulte de penser qu'un homme va changer le monde aussi facilement », c'est en Birmanie que Stallone a situé les nouvelles aventures de l'ex-soldat Rambo sollicité par des évangélistes américains pour les guider vers les tribus Karen qui sont l'objet d'un véritable génocide de la part des militaires birmans. La violence que l'on voit à l'écran, n'est, paraît-il, qu'un échantillon de la réalité sur le terrain. Le soldat Ryan ne nous avait-il pas habitués au pire... « Rambo a passé sa vie couvert de sang. Il se fout du monde, veut qu'on le laisse tranquille », dit Stallone qui se dit « fasciné par Dante et son voyage vers l'enfer ».
Il est vrai que la seule réprobation que suscite Rambo est celle des missionnaires évangélistes. "Vous essayez de changer ce qui est. Mais nous sommes des animaux. La guerre est une chose naturelle, c'est la paix qui est un accident", leur réplique l'homme de l'arc. Chez lui tuer c'est comme respirer. Le spectateur retient son estomac.
Sylvester Stallone s'était engagé à réaliser "Rocky Balboa" pour vingt millions de dollars. Les recettes américaines ayant multiplié cet investissement par quatre, le feu vert lui a été donné pour un quatrième Rambo. Car si le soldat Rambo mourait à la fin du roman de David Morrell, Stallone le sauve de la jungle birmane.
A la fin, on le voit arriver près du ranch de son père. « C'est un Indien et de sa culture primitive il (John Rambo) tient sa survie. C'est fou ce à quoi je pense maintenant pour lui », ajoute l'acteur-réalisateur qui n'exclut par une « jeunesse de Rambo » avec lui derrière la caméra. Ce "John Rambo" Sly l'a dirigé en caméra subjective « comme si c'était Rambo lui-même qui tenait la caméra ». Et c'est efficace.
R.P.
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28.01.2008
Il était une fois dans l'Ouest des frères Joël et Ethan Coen

Grand oublié du palmarès au dernier Festival de Cannes "No country for old men", l'un des meilleurs contes noirs, sanglants et drolatiques des frères Coen, raconte avec des accents de nostalgie une cavale émaillée de meurtres sanglants.
Ce shérif (Tommy Lee Jones), on le sent proche de la retraite, sans doute un peu désabusé, mais honnête, droit en tout, conditionné par des valeurs morales, dans un trou du Texas boudé par les touristes et les investisseurs, quand lui tombe dessus l'affaire de sa carrière, lui qui n'a connu que des voleurs de bétail. Un massacre entre trafiquants de drogue qui ont transformé ce pays de cow-boys en territoire de dealers. La drogue a disparu ne laissant que des cadavres troués de balles autour de quelques véhicules. Quant aux deux millions de dollars, Llewelyn Moss s'en est chargé. Il passait par là avec son fusil à lunettes ; il a juste pris l'argent. Mais il ne sait pas que la mallette cachait un mouchard qui met Anton Chigurh (Javier Bardem), un tueur psychopathe, à ses trousses. Pour lui, tuer c'est aussi jouer. La vie des autres, il la joue toujours à pile ou face. Leur course-poursuite, à la frontière mexicaine, sera jalonnée de cadavres, les motels où ils s'arrêtent transformés en rendez-vous à O.K. Corral.
Entre eux, il y a donc le shérif Bell, un anti-John Wayne, qui compte les douilles dans ce western d'aujourd'hui, grandiose dans l'esprit et la mise en scène, qui magnifie le paysage américain, mais plus à la manière d'un Sergio Leone que d'un John Ford, si l'on avait un tant soit peu l'intention d'inscrire le douzième long métrage des frères Coen dans la mythologie westernienne.
Car la mise en scène est ici signée Joël et Ethan Coen, les réalisateurs de "Blood Simple" et de "Fargo" notamment, connus pour leur absence de compassion pour leurs personnages, mais aussi pour leur sens de l'ironie et leur humour très noir. "C'est certainement le film le plus violent que nous ayons jamais fait", dit Joël Coen que dépasse d'une tête son aîné de deux ans Ethan. Ils sont nés en 1955 et 1957. Joël réalise, Ethan co-écrit et assure les fonctions de producteur. Mais il leur arrive de brouiller les cartes et de se remplacer derrière la caméra, voire de réaliser en alternance, un jour sur deux. Aussi ont-ils des biographies séparées dans les dossiers de presse, même si c'est pour y lire la même chose sur eux. Par exemple, qu'ils ont obtenu la Palme d'or du festival de Cannes pour "Barton Fink" en 1991 et deux fois les prix de la Mise en scène, à "Fargo" (1996) et "The barber" (2001). Ils ont également obtenu l'Oscar du meilleur scénario pour "Fargo".
Adapté d'un roman de Cormac McCarthy, "No country for old men", ("Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme"), dont ils assurent avoir gardé l'esprit, raconte entre autre le déclin du vieil Ouest américain, la résistance comme forme de survie face au chaos général, l'idée de sacrifice quand tout n'est plus que lâcheté. "On peut trouver des similitudes avec "Fargo", mais après coup, expliquait Joël Coen lors du dernier festival de Cannes. Nous avons voulu faire un film de genre, une sorte d'histoire sur la criminalité. Le livre de McCarthy nous a fascinés, et puis on voulait tourner au Texas. Il y avait la matière d'un film prometteur avec des poursuites. S'enfoncer de plus en plus, accumuler la merde, c'est quelque chose qu'on voie beaucoup dans nos films". Le film de genre, les deux frangins savent très bien se l'approprier pour mieux le détourner, avec ce sens de la dérision qui est un peu leur marque de fabrique, tout comme leur humour généralement du plus noir. N'ont-ils pas débuté comme monteur de films d'horreur à petits budgets, été les assistants de Sam Raimi pour qui ils ont écrit "Mort sur le gril"... De la violence, parfois du sang et beaucoup de distance, voilà de quoi sont faits les films de Joël et Ethan Coen. "No country for old men" raconte la fin d'un monde quelque part du côté du Rio Grande sur une terre écrasée de soleil qui a nourri de cavales, de poursuites, de duels sanglants toute une mythologie de l'Ouest, le vrai, dont un shérif sur le déclin se met à regretter le bon vieux temps. Dans cet Ouest des hommes d'honneur, les shérifs Will Kane du "Train sifflera trois fois" n'abandonnaient pas leur ville aux bandits.
Richard Pevny
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22.11.2007
Le deuxième souffle du polar à la française
Cela faisait un bon bout de temps qu'Alain Corneau avait son propre "Deuxième souffle" dans la tête. José Giovanni, l'auteur du roman, dont il avait été au début des années soixante-dix l'assistant, était devenu ensuite l'ami, ne cessait périodiquement de sonder le réalisateur de "Police Python 357", "Série Noire" ou "Le choix des armes", des films de genre entrés depuis dans la mythologie du cinéma policier français. « C'était un raconteur d'histoire sublime, quelqu'un d'une grande richesse, dit aujourd'hui Alain Corneau de l'auteur du "Trou", de "Classe tous risques", du "Deuxième souffle", des livres écrits en prison où lui-même était passé près de la guillotine. « J'avais réalisé que toute sa vie était un deuxième souffle ». Toute l'histoire du roman est celle d'une évasion, puis d'un nouveau départ promis après un dernier casse.
Jean-Pierre Melville en achète les droits. Mais très vite, José Giovanni découvre que son propre nom a disparu de l'affiche proposée par le futur réalisateur du "Samouraï" et du "Cercle rouge". Giovanni, longtemps fiché au grand banditisme, voit rouge et rompt le contrat avec Melville qu'il qualifiera de « hyène ». Il envisage alors de confier son bouquin à Denys de la Patellière, puis revient vers Melville à condition de cosigner les dialogues. "Le deuxième souffle" révèle un grand Melville. Un chef-d'oeuvre. Et c'est bien connu, les chefs-d'oeuvre ça ne se copie pas ! En France, Melville est intouchable, alors que Johnny To prépare un remake du "Cercle rouge", que John Woo envisage de refaire "Le Samouraï". Et c'est bien ce qui chagrine Alain Corneau. On risque de juger son film à la lumière de celui de Jean-Pierre Melville, alors que c'est du roman même de Giovanni qu'il est parti.
Mais qu'importe. Refaire aujourd'hui "Le deuxième souffle", c'est en donner un à la fiction policière française qui avait abandonné le grand écran pour la télévision. Et puis il y a eu "36, quai des Orfèvres" d'Olivier Marshall, un ex-flic avec son propre code d'honneur, qui donne raison aux producteurs de s'aventurer à nouveau dans la voie du polar à la française.
Le code de l'honneur est au coeur même du "Deuxième souffle". Gu (Daniel Auteuil), inspiré d'un vrai truand dit Gu le Terrible, dont la maîtresse Manouche tentera de faire interdire le film de Melville, s'évade de taule, rejoint Marseille avec la complicité de Manouche (Monica Bellucci) et d'Alban (Eric Cantona), où il projette un dernier casse avant de raccrocher. Il est repris. Le commissaire Blot (Michel Blanc) le fait passer pour un mouchard. Il s'évade, juste pour laver son honneur, régler ses comptes, à la manière d'un De Niro dans "Heat" de Michael Mann. « Qu'on en finisse ! » est la dernière phrase du roman de Jose Giovanni.
Pour Alain Corneau il ne s'agit pas de faire un film nostalgique de l'époque de "Touchez pas au grisbi" ou de "Du rififi chez les hommes", même si flics et truands porteront des feutres noirs et des calibres dans les poches de leurs pardessus.
« Je suis tellement admiratif du film de Melville que j'avais peur qu'il continue, quarante ans après à me vampiriser », vous dit Alain Corneau. Sa clé de voûte, le personnage de Gu et celui qui succédera à Lino Ventura. « Daniel Auteuil avait l'âge et une modernité dans l'oeil qui me permettait de dire autre chose de Gu ». Face à lui, le Michel Blanc inquiétant de "Monsieur Hire" de Patrice Leconte. « Un personnage plus grillé que les autres, totalement désespéré ».Il y a ceux qui auront en mémoire le film de Jean-Pierre Melville. Les autres, les plus jeunes surtout et donc les plus nombreux, qui n'ont connu que Tarantino et John Woo, mordront à la mise en scène efficace d'un cinéaste qui a fait du polar sa maison.
Mais ce n'est pas sur le cinéma hongkongais que s'appuie la mise en scène de Corneau. S'il emprunte à Wong Kar-Wai les éclairages de "In the mood for love", des rouges cramoisis irréels, pour le reste, il renvoie à Scorsese et à Sam Pekinpah, son cinéaste fétiche de "La horde sauvage".
« J'aime le cinéma noir parce que c'est un corpus collectif. Tout le monde s'influence », dit Alain Corneau. Qu'il s'agisse de Scorsese, Tarantino, Hong Kong ou la Corée du Sud qui dominent depuis une quinzaine d'années le film noir. « Des gens qui utilisent des mythologies qui viennent de la France, mais qui par leur culture propre réinventent un univers formel extrêmement neuf, souligne Alain Corneau. Il est de bonne guerre de réenraciner ce qu'ils nous ont amené dans notre terreau personnel, ajoute-t-il.
Si les chapeaux renvoient à Melville et à un cinéma qui magnifiait les truands, les impacts de balles, les giclées de sang rappellent les films de Tarantino.
Quand Alain Corneau réalise "Tous les matins du monde", un film épuré, janséniste et baroque à la fois, sur deux musiciens de cour en compagnie d'acteurs complètement transformés par leurs rôles et une B.O. signée Jordi Savall, Francis Bouygues, le producteur béton, s'exclame : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de violons ? ». Autant dire qu'il n'a jamais mis un franc dans cette production qui rendrait incongrue toute coupure publicitaire.
« C'est un pari absolu », dit encore Alain Corneau. Et si c'était lui qui avait raison de s'entêter.
Richard Pevny
21:55 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Hollywood s'en va-t-en guerre
La guerre en Irak, ce n'est pas de la fiction. Les images chaque jour transmises par satellites de l'ancienne Mésopotamie sont pour le moins choquantes. Ce n'est pas de la fiction, et pourtant les premiers films évoquant ce nouveau bourbier, trente-deux ans après le retrait américain du Vietnam, arrivent sur les écrans.
"Dans la vallée d'Elah" de Paul Haggis s'intéresse à l'assassinat d'un jeune soldat rentré d'Irak en permission. Il montre que les blessures ne sont pas seulement physiques, qu'il en est de plus profondes, que les traumatismes endurés à Bagdad ou à Samarra par de jeunes soldats mal préparés, engendrent des comportements pour le moins inhabituels, et qu'il leur faut désormais vivre avec ce déséquilibre.
Dans le film de Paul Haggis, le caporal Mike Deerfield filmait avec son téléphone portable chacune des sorties de son unité. Des gosses qui jouent au football dans un terrain vague, des adolescentes qui tous les jours passent le même point de contrôle pour aller à l'école, sont aux yeux de GI's inexpérimentés, des menaces potentielles.
Un geste, un ordre que l'on ne comprend pas et c'est l'irréparable. En vingt-quatre mois, note Brian de Palma, réalisateur de "Redacted" (sortie prévue le 20 février 2008), sur 2 000 Irakiens tués à des barrages, seuls quelque soixante étaient dangereux.
Des soldats américains meurent aussi en Irak. C'est le propos de "Grace is Gone" (16 avril 2008) premier film de James C. Strouse, prix de la critique internationale au dernier festival du cinéma américain de Deauville.
Le sergent Grace Phililips a été tué en Irak. Son mari, Stanley doit l'annoncer à ses deux petites filles de huit et douze ans. Il en diffère la terrible annonce et les conduit en Floride dans un parc d'attraction. Loin du front, "Grace is gone", réflexion sur l'engagement américain en Irak, nous parle de la souffrance des proches.
Mais la vie d'un Américain vaut-elle plus que celle d'un Vietnamien, d'un Palestinien ou d'un Irakien, s'interroge "Redacted" qui se présente comme une réflexion sur l'image, ce que montrent les télévisions de la guerre en Irak, ce qu'elles ne montrent pas mais que l'on trouve de plus en plus sur internet, la manipulation de l'information, l'autocensure des journalistes, ce qui est patriotique ou ne l'est pas au regard du Pentagone.
« C'est trop facile de dire que c'est la faute de George W. Bush. Nous y étions nous aussi », souligne Paul Haggis qui croit à la responsabilité personnelle de chaque Américain.
Des enfants se font tuer tous les jours en Irak parce qu'ils ne parlent pas la langue de la mondialisation, parce qu'un blindé américain n'a pas voulu s'arrêter pour les éviter. C'est ce qu'a filmé le caporal Deerfield. Et chaque spectateur de se demander derrière Paul Haggis – il a été en 2006 le scénariste de "Mémoires de nos pères" et "Lettres d'Iwo Jima" de Clint Eastwood – ce qui est arrivé à l'Amérique. « Je ne pense pas que les films sont porteurs de messages mais ils posent un certain nombre de questions, dit-il. Vous ne sortirez pas divertis, mais vous aurez vécu quelque chose de fort ».
« Tirons-nous de là tout de suite », lance le caporal Deerfield dans son téléphone portable. Le film de Paul Haggis milite ouvertement pour un retrait des forces américaines d'Irak.
« Aujourd'hui, on nous dit que ce n'est pas patriotique de montrer la mort de soldats américains, dit encore Paul Haggis. Un grand pays démocrate doit regarder sa vérité en face. Et moi je suis fier d'être américain, donc je pose des questions ».
Richard Pevny
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De l'autre côté
C'est un film sur la mort et la douleur. "De l'autre côté" est un peu à l'image d'Istanbul partagée entre deux rives. Il se situe à la fois sur la rive occidentale – Brême et Hambourg – et la rive orientale, entre les deux cultures du réalisateur Fatih Akin.
Nejat, jeune prof d'allemand d'origine turque, se rend en Turquie à la recherche de la fille d'une prostituée décédée accidentellement, Ayten, qui est incarcérée pour activisme politique. Lotte, une jeune étudiante qui a succombé au charme d'Ayten et est partie en Turquie pour la faire libérer, est devenue la colocataire de Nejat. Un événement inattendu va amener Suzanne (Hanna Schygulla), la mère de Lotte, à entreprendre le même voyage, et à rencontrer Nejat.
Le film de Fatih Akin traite d'une mutuelle incompréhension entre Allemands et Turcs, alors qu'il suffit d'un geste, comme deux êtres ravagés par une douleur commune se prennent dans les bras l'une l'autre, pour les rapprocher. Il évoque les regrets, pour Suzanne d'avoir coupé tout contact avec sa fille Lotte, pour Nejat de s'être éloigné de son père. "Chaque mort ouvre la voie à une naissance", dit Fatih Akin. Dans "De l'autre côté", c'est même une renaissance. Ce tragique et beau film porté par une écriture brillante a obtenu cette année le Prix du scénario au Festival de Cannes.
R. P.
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Francis F. Coppola prend un coup de jeune
Après neuf ans d'absence, le réalisateur américain Francis Ford Coppola revient avec "L'homme sans âge", un conte philosophique sur le mythe de l'éternelle jeunesse, adapté de l'oeuvre de l'écrivain roumain Mircea Eliade.
Dominic Matei (Tim Roth) feuillette un album de photos de sa vie d'avant. L'une d'elles le montre avec Laura, sa fiancée, à Tivoli, la plage de Venise, en 1891. La musique qui accompagne sa réaction – "Que faisons-nous du temps ?", questionne-t-il – renvoie à Malher et à "Mort à Venise". Avant, Dominic Matei a été professeur de linguistique. Agé de 70 ans, il n'était plus guère pris au sérieux par ses étudiants. Il se souvenait qu'à l'âge de 26 ans, n'ayant encore rien accompli, il se disait un raté. Il pensait donc mettre fin à cette misérable existence, quand, le jour de Pâques, il est frappé par la foudre devant la gare centrale. L'homme qui ressort de la clinique où il a été transporté a rajeuni de plus de trente ans. Dominic Mattei devient donc un autre lui-même au moment où les nazis qui occupent la Roumanie projettent de dangereuses expériences sur des cobayes humains, où d'autres se demandent quel homme nouveau sortirait d'une guerre nucléaire. Dominic Mattei s'enfuit en Suisse où sa rencontre avec Veronica (Alexandra Maria Lara) va l'amener à travailler sur les origines du langage. Quelle langue parlait-on dans la grotte de Lascaux ?, se demande le spectateur.
"L'homme sans âge" brasse plusieurs thèmes, le fantastique sans doute, un brin d'ésotérisme, de mysticisme et de philosophie, et même d'humour quand il est question à Malte des faucons locaux... Plus sérieusement, conscient et inconscient s'entremêlent dans ce long métrage, un peu expérimental en ce sens que Francis Ford Coppola recherche de nouvelles voies de mise en scène à l'écart de Hollywood et de ses nécessités économiques. Lui s'en moque, porté par son seul art et peut-être aussi régénéré par la carrière originale de sa fille Sofia. "L'homme sans âge" est un film qui se mérite dans un paysage cinématographique dominé par les blockbusters et les remakes de remakes. D'ailleurs, le réalisateur de "Apocalypse now" recommande de voir son film au moins deux fois. Il est vrai que "L'homme sans âge" tend à se bonifier à la deuxième projection, prend même un coup de... jeune, alors que tant de films vieillissent mal.
R. P.
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