30.04.2008

Jean Becker : "Albert Dupontel a ce côté animal qu'avait Gabin"

ce166aae69876a72819de481e5d95a68.jpgc9201121b1b1c69c29a41b000dd1e284.jpgDepuis "L’été meurtrier" en 1983, qui a vu son retour au grand écran après une parenthèse de seize ans, Jean Becker est devenu le cinéaste de cette France profonde que le temps a épargnée, qui préserve son passé, mais pas pour autant passéiste. [-----]On ne circule pas à 130 sur les départementales des films de Jean Becker. Cet homme est tout ce qu’il y a de plus rassurant. Or, dans "Deux jours à tuer", le réalisateur des "Enfants du marais" appuie sur le champignon. Au volant de la voiture qui file à plus de 200 km/h, le déstabilisant Albert Dupontel dans un rôle d’autodestruction totale.
"J’aurais voulu avoir le courage de ce mec-là". Quand Jean Becker, 75 ans, a lu le roman de François d’Epenoux, il est resté scotché jusqu’à la fin. Et comme nous, s’est longtemps demandé après s’il aurait agi de la même façon qu’Antoine. Dans "Deux jours à tuer", Antoine le personnage central de ce drame, interprété par Albert Dupontel, magistral dans ce rôle de publicitaire, la quarantaine, qui du jour au lendemain envoie tout balader, non sans cynisme. Mais avant, il détruit méthodiquement tout sur son passage. Il est d’une cruauté, d’une méchanceté gratuites. Tout ce pourquoi il s’est donné sans compter, à commencer par sa propre famille. Ainsi, il laisse planer un doute quand sa femme, Cécile, l’accuse d’infidélité, se montre sévère envers ses deux enfants qui lui ont fait un dessin, et insulte carrément ses meilleurs amis réunis par sa femme pour un dîner d’anniversaire. Le repas se termine aux poings, comme quoi certaines vérités, ne sont pas bonnes à dire. Le lendemain, Antoine a définitivement quitté le domicile conjugal.
"J’ai acheté en 1970 une petite baraque sur l’île de Ré, raconte Jean Becker. Et puis tous les bobos du monde y sont venus s’intaller. J’ai pété les plombs et j’ai fini par me fâcher avec tout le monde. C’est un peu ce que j’ai raconté dans le film".
A ce moment-là, le spectateur se demande quel but poursuit Antoine, quel mystère entoure sa vie au point de vouloir tout foutre en l’air. A ce moment-là, "Deux jours à tuer" sort de l’univers de François d’Epenoux pour entrer dans celui de Jean Becker.
Le réalisateur de "Dialogue avec mon jardinier", montre une fois de plus son attachement pour les gens qui ont un rapport intime avec la nature.
Ce rapport s’illustre parfaitement dans la deuxième partie du film qui se déroule en Irlande où Antoine va rejoindre son père qui l’a abandonné tout jeune et s’est muré depuis dans un silence buté, n’a jamais cherché à voir ses petits-enfants. Comme si cet homme avait substitué à la compagnie hypocrite de ses semblables, celle des animaux, dans un endroit encore préservé de la folie bâtisseuse des hommes.
Bien entendu, c’est du Jean Becker, car derrière la figure bourrue du père – Pierre Vaneck est son propre beau-frère -, c’est celle de Jacques Becker qu’il faut voir.
Longtemps, Jean Becker n’a été que l’assistant-réalisateur du cinéaste de "Rendez-vous de juillet", "Casque d’or" ou de "Touchez pas au grisbi". Jusqu’au décès soudain de son père en plein tournage du "Trou" en 1960. Libéré de cette présence tutélaire, Jean Becker se lance en solo dans la réalisation avec Jean-Paul Belmondo qu’il dirige dans "Un nommé La Rocca", "Echappement libre" et "Tendre voyou".
"Mon père, j’adorais cet homme-là, je lui vouais une grande admiration, nous dit-il.Il parlait à tout le monde, sauf à moi. On ne se parlait pas. Récemment on m’a communiqué la copie d’une lettre, que l’on a retrouvée, envoyée à Jean Renoir qui était alors en Amérique. Ce qu’écrit mon père sur ma mère et sur moi, j’en ai chialé".Le souvenir de Jacques Becker nous ramène au cinéma d’avant la nouvelle vague et à Jean Gabin.
"On tournait «Les grandes familles». Des barrières étaient disposées derrière lesquelles se massaient les curieux et dans ce public Carette. On a alors entendu distinctement de cette voix connue de tous: «On dit qu’il a une démarche de caïd, mais ce sont ses hémorroïdes», dans le dos de Gabin qui se préparait pour une scène. Gabin s’est retourné et a asséné aussi distinctement: «P’tit con!»".
Jean Gabin nous ramène tout naturellement à Albert Dupontel: "C’est un peu con ce que je vais dire, mais avant guerre, Gabin qui avait un physique incroyable, il balançait. Albert il balance de la même façon. C’est un acteur qui va se bonifier, il a ce côté animal de Gabin. Il est ouvert à tout, il a une spontanéité diabolique. Ce personnage est sorti totalement de lui. Il a des yeux d’aigle. Je n’ai rien eu à lui dire, il avait tout compris".<
Richard Pevny

27.02.2008

Vieux canardeur

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Ce type qui était capable de vous faire sauter un pâté de maisons parce qu'il ne trouvait pas ses clés de bagnole est dans le civil un gentil paquet de muscles dans un jean noir, le t-shirt kaki mouillé, sans doute à cause de la chaleur ambiante du Ritz. Preuve que c'est l'arc et le couteau qui font Rambo, et non le reste. Il vous serre la main sans vous l'écraser, ce qui est aussi un signe. Il a pourtant débuté en jouant les tueurs à la solde de Capone dans "Bananas" de Woody Allen, dansé avec Travolta pour "Staying alive", interprété Johnny Hoffa le patron du syndicat des camionneurs, chanté avec Dolly Parton, reprit le rôle de Louis de Funès dans le remake de "Oscar", s'est emmêlé les pieds dans "Arrête ou maman va tirer", et tapé le ballon dans "A nous la victoire" d'un John Huston vieillissant.
Mais c'est en boxeur italo-américain que Sylvester Stallone, dit Sly, s'est révélé. Au point de donner l'an dernier un ultime (?) "Rocky Balboa" à ses fans inconsolables. Il s'était écrit lui-même le rôle de ce boxeur en qui les studios ne croyaient pas.
Il est né deux jours avant la fête de l'Indépendance en 1946 – comptez, cela fait 62 ans – dans le dispensaire d'un quartier new-yorkais appelé "la cuisine de l'enfer", d'un immigré sicilien, coiffeur de son état et d'une ancienne chorus girl aux ascendances françaises. De sa naissance, Sly gardera un tic facial qu'il transformera en rictus le moment venu. Il dira être devenu acteur par hasard, en jouant à l'université de Miami dans "Mort d'un commis voyageur".
De "Rambo", roman d'un ancien du Vietnam grand amateur de poésie rimbaldienne (Rimbaud se prononçant Ra (i) mbaud), personne n'en voulait à Hollywood, jusqu'à ce que deux petits producteurs étrangers, Mario Kassar et Andrew Vajna, avec l'argent d'un banquier français parrain du premier, ne s'y intéressent. Des acteurs, des réalisateurs avaient refusé le film, le rôle, "le projet portait la poisse" dira plus tard Mario Kassar qui propose alors à Stallone d'écrire lui-même le scénario, l'histoire d'un vétéran aux cheveux longs traumatisé par son expérience au Vietnam, qui parti à la recherche de ses ex-camarades de combat, ne trouve qu'incompréhension. Le type même du héros solitaire dans la grande tradition du western. "First Blood" réalisé par Ted Kotcheff en 1982, est sans doute le meilleur. Le film a été réalisé au Mexique à trente minutes des plages d'Acapulco où Stallone vient se reposer le week-end, le corps meurtri par le tournage de scènes très physiques. Pour le second, Ted Kotcheff qui veut réaliser "un film plus intelligent", est écarté, alors que le tandem Kassar-Vajna désire plutôt rester dans quelque chose de "haut en couleur" et "plus instinctif". En 1988, "Rambo 3" marquera les limites du genre. Après s'être débarrassé du couteau de Rambo – offert à un Planet Hollywood, la chaîne de restaurants qu'il a créée – et les gants de Rocky – au Museo del cinema de Gerone -, Stallone cachera dès lors son corps déformé par les anabolisants dans des costars Armani et son manque d'inspiration en s'autoparodiant.
Hollywood qui n'a pas beaucoup d'idées mais des dollars, a remis en scène ce vétéran du retour vers l'enfer. Une franchise qui fonctionne sous toutes les latitudes d'Afghanistan en Birmanie et sous tous les locataires de la Maison Blanche. Faire son Rambo est même passé dans le langage populaire, mais c'est encore Stallone qui le fait le mieux. Preuve, cet ultime épisode, en attendant un film sur la jeunesse du personnage, mais sans Sly, ou bien derrière la caméra...
Richard Pevny
(1)Vient de sortir la trilogie Rambo, 4 DVD. Stdio Canal. 19,99 euros.

Chronique parue dans l'Indépendant du 6 février 2008.

04.11.2007

Alain Corneau donne un deuxième souffle au polar à la française

6116e4e92eadcbb0d317e23c06c9aafa.jpgCela faisait un bon bout de temps qu'Alain Corneau avait son propre "Deuxième souffle" dans la tête. José Giovanni, l'auteur du roman, dont il avait été au début des années soixante-dix l'assistant, était devenu ensuite l'ami, ne cessait périodiquement de sonder le réalisateur de "Police Python 357", "Série Noire" ou "Le choix des armes", des films de genre entrés depuis dans la mythologie du cinéma policier français. « C'était un raconteur d'histoire sublime, quelqu'un d'une grande richesse, dit aujourd'hui Alain Corneau de l'auteur du "Trou", de "Classe tous risques", du "Deuxième souffle", des livres écrits en prison où lui-même était passé près de la guillotine. « J'avais réalisé que toute sa vie était un deuxième souffle ». Toute l'histoire du roman est celle d'une évasion, puis d'un nouveau départ promis après un dernier casse.
Jean-Pierre Melville en achète les droits. Mais très vite, José Giovanni découvre que son propre nom a disparu de l'affiche proposée par le futur réalisateur du "Samouraï" et du "Cercle rouge". Giovanni, longtemps fiché au grand banditisme, voit rouge et rompt le contrat avec Melville qu'il qualifiera de « hyène ». Il envisage alors de confier son bouquin à Denys de la Patellière, puis revient vers Melville à condition de cosigner les dialogues. "Le deuxième souffle" révèle un grand Melville. Un chef-d'oeuvre. Et c'est bien connu, les chefs-d'oeuvre ça ne se copie pas ! En France, Melville est intouchable, alors que Johnny To prépare un remake du "Cercle rouge", que John Woo envisage de refaire "Le Samouraï". Et c'est bien ce qui chagrine Alain Corneau. On risque de juger son film à la lumière de celui de Jean-Pierre Melville, alors que c'est du roman même de Giovanni qu'il est parti.
Mais qu'importe. Refaire aujourd'hui "Le deuxième souffle", c'est en donner un à la fiction policière française qui avait abandonné le grand écran pour la télévision. Et puis il y a eu "36, quai des Orfèvres" d'Olivier Marshall, un ex-flic avec son propre code d'honneur, qui donne raison aux producteurs de s'aventurer à nouveau dans la voie du polar à la française.
Le code de l'honneur est au coeur même du "Deuxième souffle". Gu (Daniel Auteuil), inspiré d'un vrai truand dit Gu le Terrible, dont la maîtresse Manouche tentera de faire interdire le film de Melville, s'évade de taule, rejoint Marseille avec la complicité de Manouche (Monica Bellucci) et d'Alban (Eric Cantona), où il projette un dernier casse avant de raccrocher. Il est repris. Le commissaire Blot (Michel Blanc) le fait passer pour un mouchard. Il s'évade, juste pour laver son honneur, régler ses comptes, à la manière d'un De Niro dans "Heat" de Michael Mann. « Qu'on en finisse ! » est la dernière phrase du roman de Jose Giovanni.
Cinéma sous influences
Pour Alain Corneau il ne s'agit pas de faire un film nostalgique de l'époque de "Touchez pas au grisbi" ou de "Du rififi chez les hommes", même si flics et truands porteront des feutres noirs et des calibres dans les poches de leurs pardessus.
« Je suis tellement admiratif du film de Melville que j'avais peur qu'il continue, quarante ans après à me vampiriser », vous dit Alain Corneau. Sa clé de voûte, le personnage de Gu et celui qui succédera à Lino Ventura. « Daniel Auteuil avait l'âge et une modernité dans l'oeil qui me permettait de dire autre chose de Gu ».Face à lui, le Michel Blanc inquiétant de "Monsieur Hire" de Patrice Leconte. « Un personnage plus grillé que les autres, totalement désespéré ».Il y a ceux qui auront en mémoire le film de Jean-Pierre Melville. Les autres, les plus jeunes surtout et donc les plus nombreux, qui n'ont connu que Tarantino et John Woo, mordront à la mise en scène efficace d'un cinéaste qui a fait du polar sa maison.
Mais ce n'est pas sur le cinéma hongkongais que s'appuie la mise en scène de Corneau. S'il emprunte à Wong Kar-Wai les éclairages de "In the mood for love", des rouges cramoisis irréels, pour le reste, il renvoie à Scorsese et à Sam Pekinpah, son cinéaste fétiche de "La horde sauvage".
« J'aime le cinéma noir parce que c'est un corpus collectif. Tout le monde s'influence », dit Alain Corneau. Qu'il s'agisse de Scorsese, Tarantino, Hong Kong ou la Corée du Sud qui dominent depuis une quinzaine d'années le film noir. « Des gens qui utilisent des mythologies qui viennent de la France, mais qui par leur culture propre réinventent un univers formel extrêmement neuf, souligne Alain Corneau. Il est de bonne guerre de réenraciner ce qu'ils nous ont amené dans notre terreau personnel, ajoute-t-il.
Si les chapeaux renvoient à Melville et à un cinéma qui magnifiait les truands, les impacts de balles, les giclées de sang rappellent les films de Tarantino.
Quand Alain Corneau réalise "Tous les matins du monde", un film épuré, janséniste et baroque à la fois, sur deux musiciens de cour en compagnie d'acteurs complètement transformés par leurs rôles et une B.O. signée Jordi Savall, Francis Bouygues, le producteur béton, s'exclame : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de violons ? ». Autant dire qu'il n'a jamais mis un franc dans cette production qui rendrait incongrue toute coupure publicitaire.
« C'est un pari absolu », dit encore Alain Corneau. Et si c'était lui qui avait raison de s'entêter.
Richard Pevny