29.05.2009
Bernard Blier : un grand acteur, ça ose tout
Bernard Blier est décédé il y a vingt ans, le 29 mars 1989, quelques jours après avoir reçu un César d'honneur. L'acteur très malade, allait-il s'en aller avant que l'Académie du cinéma ne lui décerne, quoiqu'un peu tardivement, ce César qui célébrerait un demi-siècle de carrière. A 73 ans, le dernier "tonton flingueur" se savait condamné, « foutu » comme il disait. Aussi, s'était-il préparé, entraîné à marcher, arrivé dans les coulisses du Théâtre de l'Empire en fauteuil roulant et ne se levant que pour aller recevoir son César des mains de Michel Serrault. Ensuite, « le rideau est tombé sur une souffrance qu'il a gardée pour lui », écrirait Alphonse Boudard. Enfant, les autres le surnomment "la vedette", parce qu'un soir d'été à la Cheudanne, un chalet du côté de Saint-Gervais, il s'est donné en spectacle, mimant plusieurs personnages devant toute la famille rassemblée sur la terrasse. « Ce qui n'est pas pour lui déplaire », écrit Jean-Philippe Guerand dans la première grande biographie fouillée, documentée, analysée, consacrée à ce grand acteur français oublié de l'édition. Vingt ans auparavant, le journaliste de cinéma avait rencontré Bernard Blier à Montpellier où il était l'invité du Festival international du cinéma méditerranéen. Il se souvenait d'un « monsieur rond et affable ».
Bernard Blier, c'était d'abord une gueule, que le Conservatoire avait recalée aux examens de la fin d'année 1938. Louis Jouvet, scandalisé, avait envisagé de démissionner, alors que Bernard Blier était porté en triomphe par ses camarades. Il est vrai que quelque temps auparavant, se voyant reprocher par le secrétaire général du Conservatoire de tourner dans des films, Blier s'était tourné vers François Perrier : « Mon pauvre François, ce n'est pas la peine de discuter, tu vois que Monsieur est un con ! » Du Michel Audiard avant l'heure. Jouvet le prit dans sa classe en auditeur libre. Il serait reçu l'année suivante. Le secrétaire général du Conservatoire avait de quoi être envieux : à vingt-deux ans, le jeune Blier avait joué dans deux productions majeures françaises : "Entrée des artistes" de Marc Allégret sous la férule du "patron" Jouvet, et "Hôtel du Nord" de Marcel Carné avec le même Jouvet et Arletty. « Je ne suis pas rancunier, mais il ne faut pas me marcher sur les griffes, quand même », résumait des années après l'acteur dans une Radioscopie de Jacques Chancel. Pierre Richard qui devait le diriger dans "Le distrait", croisera lors d'un long monologue un peu laborieux, l'autre regard de Blier : contrarié, belliqueux, « l'équarrisseur des Batignoles ». Ce caractère l'éloignera durant plusieurs années de sa fille Béatrice qui partira élever des cheveux en Suisse.
Il joue même avec ce caractère un peu soupe au lait. En 1958, il déclare : « J'ai évolué peu à peu vers ce que j'appelle la catégorie des vaches cuites. Ce sont des personnages très méchants, comme on en rencontre quelquefois, qui n'ont pas toujours l'air méchant, mais qui peuvent le devenir tout d'un coup au moment le plus inattendu ». Son fils, Bertrand regrettera un peu tous ces rôles de durs à cuire, et pas un personnage un tant soit peu sympathique. Or, c'est en ganache, « en bras de chemise et bretelles au vent », que le public apprécie le Raoul des "Tontons flingueurs" et le Mitch-Mitch de "Cent mille dollars au soleil". Mais les Gabin, les Ventura, les Blier, ce qu'ils aiment dans le cinéma, c'est la cantine. A Ouarzazate, durant le tournage de "Cent mille dollars au soleil", devant « la nourriture insipide » de l'unique hôtel local, dès le matin, rapporte Belmondo, Blier et Ventura dressaient le menu de ce qu'ils rêvaient de manger. Le premier « décrivait la baguette qui croquait sous la dent, les rillettes (...) et rien qu'à l'écouter on faisait un gueuleton extraordinaire ». Tout cela va prendre fin un jour de mars 1989. Les amis s'en seront allés ou s'en iront à leur tour. Ne restera plus que ce qui est imprimé dans le celluloïd. Toutes ces scènes jouées à Joinville ou à Cinecitta, figées pour toujours que l'on fut bon ou mauvais. Bout à bout, cela fait un film, plus de cent quatre-vingt films, quelque chose de la mémoire collective des Français.
Richard Pevny
"Bernard Blier un homme façon puzzle" de Jean-Philippe Guerand. Robert Laffont. 584 p., 22 euros.
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11.03.2009
Mémoire de figuier
Pierre Pitiot a longtemps fréquenté les salles obscures. Une assurance sur l'imaginaire, le rêve. Il en a gardé une passion pour les actrices, ces Marguerite Moreno de sa jeunesse "carrée dans son fauteuil d'osier" – non pas celui d'Emmanuelle – tirant "de brèves bouffées de son fume-cigarette en ivoire". Tout ça, parce qu'un jour de l'année 1896, donc après l'invention du Cinématographe par messieurs Auguste et Louis Lumière, deux types bizarres étaient arrivés l'été prendre les eaux de mer à Paludes - un toponyme imaginaire -, station balnéaire à un rien à vol d'oiseau de Montpellier.
Ludovic Tavernoche et Eugène Promio exerçaient la toute jeune profession d'opérateur de prise de vue pour les deux industriels lyonnais. Ce même Promio devait inventer quelque temps plus tard le premier travelling de l'histoire du cinéma sur une gondole dans le Grand Canal à Venise. En ce mois de juillet chaud pour les estivants, mais pas plus que ça pour les indigènes, l'un des bagages de Tavernoche pouvait susciter la curiosité : une boîte en bois verni avec manivelle. Un appareil expérimental dont Ludovic comptait bien apprendre le maniement. On l'a compris, sous la plume de Pierre Pitiot venait de naître l'une des premières caméras Carpentier.
L'auteur dont l'imagination n'a pas de borne, nous ouvre son coeur de cinéphile et de Méditerranéen. S'il passe beaucoup d'heures dans les cinémas c'est pour mieux jouir ensuite de la lumière incomparable de sa Méditerranée. Et pour peu qu'elle soit au coeur de ce même cinéma, il s'en fait tout un festival. A Montpellier il préside même celui qu'il a contribué à initier. Aussi est-il devenu une mémoire du cinéma, du festival, une boîte à souvenirs dont les premiers remontent comme chacun sait à l'enfance. Il pourrait être un chêne dont l'écorce protège le vin des courants d'air ou cet olivier qui donne des envies d'escapade en Catalogne. Non, Pierre Pitiot a choisi pour parler en son nom, le figuier, l'arbre par lequel "Adam et Eve ont commis la première gaffe de leur toute récente existence". Il aime bien cette idée que son figuier ait été l'arbre du péché. On reconnaît bien là l'épicurien.
A Paludes, l'été 96, Ludovico s'embarquait régulièrement avec sa boîte magique dans la barque d'un pêcheur le long du canal. Un matin, Ludovico que la barque avait amené près de la voie ferrée, eut l'idée de filmer un train à l'arrêt "en se déplaçant sur toute la longueur". Malheureusement au retour, la bobine disparut en mer et l'on ne vit jamais sous les halles, les baraques foraines et les salles de cafés-concerts "l'entrée du train en gare de Paludes".
Quelque part un figuier "monte une garde solitaire" sur le rivage des souvenirs.
Richard Pevny
"Le figuier" de Pierre Pitiot chez Domens imprimeur-éditeur à Pézenas (www.domens.fr)
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24.12.2008
Marilyn Monroe un trésor pour l'édition
Elle fut, dans cet Hollywood de l'âge d'or du cinéma, une petite graine qui ne demandait qu'à croître et à se répandre sur la toile blanche des salles obscures de la planète. Norma Jeane serait, elle-même, le témoin de la lente évolution de ce corps vers le sublime.
Marilyn Monroe, ce sera d'abord des photos. Des photographies faites par un jeune caporal de l'armée qui l'ayant remarquée pliant des parachutes dans une usine d'aviation, lui aurait demandé de poser. Poser, Marilyn adorait cela. Enfant, tante Grace, la meilleure amie de sa mère, ne lui promettait-elle pas un avenir brillant à la Jean Harlow, la blonde platine. Sauf que cette dernière allait bientôt mourir d'une septicémie à la suite d'un avortement. Elle se revoyait à l'orphelinat, dont l'une des fenêtres du dortoir donnait sur le château d'eau des studios de la RKO où sa mère avait travaillé, songeant qu'elle pourrait un jour faire partie de la cohorte des starlettes de l'usine à rêves. Mais pourquoi une "bathing beauty" quand on pouvait devenir une Norma Shearer, une Greta Garbo, une Marlene Dietrich ou Ginger Rogers la star dansante de la RKO avec Fred Astaire.
Les photos du caporal atterrirent sur le bureau de Darryl Zanuck à la Fox. Mais après deux minuscules rôles, Zanuck qui ne la trouvait pas belle, ne reconduisit pas son contrat de six mois. De là, elle devint l'une des filles de Joe Schenck, cofondateur de la Twientieth Century Fox avec Zanuck. C'est comme ça qu'elle débarqua à l'une de ces fêtes sur le bateau d'Harry Cohn, le patron de la Columbia. En mars 1948, il y a soixante ans, Marilyn Monroe faisait ses débuts aux studios de la Columbia Pictures. Pas pour longtemps, en septembre elle était de nouveau libre, continuant à fréquenter les fêtes, à passer de mains en mains au cours de ces soirées, jusqu'à ce réveillon du 31 décembre 1948 chez Sam Spiegel à Beverly Hills. Le futur producteur de "Sur les quais", "Le pont de la rivière Kwaï" et de "Lawrence d'Arabie" rassemblait à ses soirées la crème du cinéma. Ce soir-là, il y avait notamment Johnny Hyde, l'un des agents les plus influents qui venait de perdre Rita Hayworth partie avec le prince Ali Kahn. Hyde qui avait fait la découverte de Lana Turner "avait l'oeil pour les beautés". Johnny Hyde vit immédiatement en Marilyn ce que tous les autres autour de lui n'avaient pas remarqué, son potentiel. Il l'invita à Palm Springs et en tomba amoureux. Il réussit à convaincre John Huston de lui faire passer un bout d'essai pour son film "Asphalt jungle" (Quand la ville dort). C'est alors que la jeune fille se révéla à tous ceux qui l'avaient croisée sans vraiment la voir et qui désormais n'avaient d'yeux que pour Marilyn Monroe. Ainsi Joseph Mankiewicz qui avait visionné un premier montage du film de Huston, proposa à Marilyn un petit rôle dans son nouveau film "Eve".Du coup, Zanuck accepta de la reprendre à la Fox pour un contrat de sept ans.
Un critique écrirait quelque temps plus tard qu'elle était comme "une actrice du muet égarée sur les écrans du parlant", exprimant avec son visage ce qu'aucun mot ne pourrait jamais exprimer. Avec son corps, aurait-il pu ajouter, car sortait en même temps un calendrier. On l'y découvrait, sublime Eve s'étirant sur un drap rouge écarlate. De quoi mettre le rouge au front de tous les routiers d'Amérique.
Elle partit une nuit d'août 1962 constellée d'étoiles, les intestins bourrés de barbituriques. Deux mois auparavant, le photographe Bern Stern qui revenait de Rome où il avait photographié Liz Taylor sur le tournage de "Cléopâtre", rencontrant Marilyn au Bel-Air Hôtel pour une séance, l'avait trouvée "vulnérable, ivre, délicate, troublante et attirante". C'est ainsi qu'elle parut une dernière fois dans Vogue le lendemain de sa disparition.
D'elle il ne reste qu'une plaque que longtemps Joe DiMaggio le seul qui l'ait jamais aimée, fit fleurir trois fois par semaine pendant vingt ans au Wenstwood Memorial Park où elle repose depuis le 8 août 1962 dans un cercueil de bronze capitonné de velours.
"Il est bouleversant de songer que l'une des plus grandes stars de la planète est morte dans une solitude totale, après avoir tant accompli mais sans avoir jamais réalisé ses rêves les plus chers", écrit Jenna Glatzer dans ce qui n'est sans doute pas la dernière biographie sur la star, mais la plus collector, illustrée de 180 documents, ainsi que dix enveloppes contenant des fac-similés de souvenirs propres à la star : certificats de naissance ou de mariage avec Joe DiMaggio, magazine Foto Parade dont elle fit la couverture en 1949, planche-contact, billets d'avion, notes d'hôtel, dossier du FBI, invitation nominative, aquarelle dédiée au président Kennedy... Voilà un objet qui se démarque de la banale production annuelle de livres sur Marilyn Monroe.
Richard Pevny
"Les trésors de Marilyn Monroe" de Jenna Glatzer. Editions de La Martinière. 180 p., 39 euros.
19:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.01.2008
"Ce que personne ne peut dire avec des mots"
Du plus petit – un simple téléphone portable – au plus grand, l'écran est devenu quasi indispensable à la vie de l'homme du XXIe siècle. Il s'est banalisé pour s'afficher partout, en mur d'images, ultra plat accroché au mur, bientôt avec l'avancée des technologies, plasma, cristaux liquides et nanomatériaux, il se fondra dans ce mur, sera peut-être implanté sous la peau directement dans l'oeil du consommateur, une puce organique reliée au système nerveux comme dans l'inquiétant "eXistenZ" de David Cronenberg. Cet écran « enrobe l'existence de chacun, sans qu'il s'en rende compte, d'une atmosphère de cinéma », écrivent Gilles Lipovetsky et Jean Serroy dans leur essai "L'écran global". Récemment, mes enfants m'ont offert un iPod nano, inquiètes de l'utilisation que j'allais pouvoir en faire, moi qui n'envoie jamais de SMS avec mon portable et n'y réponds pas. Mais je pourrais, ont-elles ajouté, y faire contenir tout Mozart et sans doute Beethoven, et au cinéphile que je suis, télécharger des films, sur un écran de la surface d'une demi-carte bancaire. Il y a quelques années, j'aurais trouvé cela plutôt curieux de revoir ainsi l'attaque des hélicoptères Apache sur fond de Chevauchée des Walkyries, une des scènes phares de "Apocalypse now". Des gamins passent leurs journées à télécharger jusqu'à des bandes-annonces, histoire sans doute de regarder quelque chose...
« Le cinéma devient, via ces écrans d'atmosphère, la toile de fond, le background du quotidien hypermoderne », poursuivent nos deux cinéphiles. Cet « écran-monde » annonce-t-il la fin de l'expression écrite, de l'écrit-papier qui, se dira-t-on un jour, avait tout de même la peau dure, et du cinéma en salles qui avait la fonction de réunir des gens de milieux et cultures différents dans un même lieu. Chaque amateur de foot ou de rugby sait que le petit écran ne remplacera jamais le lien que crée un stade, son ambiance particulière, encore que plus de trois personnes dans votre salon et c'est déjà un bout de tribune ou de salle obscure.
A l'homo sapiens sapiens aurait donc succédé l'homo écranique, suggèrent les auteurs de "L'écran global". Pour eux, « l'écran n'a pas seulement été une invention technique constitutive du septième art, il a été cet espace magique où se sont projetés les désirs et les rêves du plus grand nombre ». Luttant contre cette idée que le tout-écran pourrait enterrer le cinéma, Lipovetsky et Serroy montrent au contraire qu'il ne cesse de « se réinventer ». David Lynch l'un de ses novateurs chez qui « l'image-émotion l'emporte sur l'image-intellection », souligne que « le cinéma est un moyen de dire ce que personne ne peut dire avec des mots ».
En 2007, cette fonction sociale du cinéma, c'est "4 mois, 3 semaines, 2 jours" du Roumain Cristian Mungiu, Palme d'or au festival de Cannes, qui a « rendu à la Roumanie une fierté perdue et une confiance à laquelle le pays aspirait depuis la chute de Ceausescu, créant une véritable euphorie jusque dans le pays profond et jouant comme un for élément d'identité nationale retrouvée », rappellent-ils.
Dans "La nuit américaine", François Truffaut réalisateur d'un film dans le film, dit à Jean-Pierre Léaud que le cinéma est supérieur à la vie. Les passagers de "Vol 93" de Paul Greengrass sont à ce point vrais qu'on a l'impression de regarder un documentaire. Sans doute parce que nous avons pour longtemps en mémoire les images de la tragédie du 11 septembre 2001. Deux avions qui s'encastrent dans les Twin Towers, comme des images d'un film catastrophe hollywoodien. Mais les acteurs de ces tours infernales ne sont ni Steve McQueen, William Holden ou Fred Astaire, mais des visages qui ont définitivement disparu de nos écrans.
Richard Pevny
"L'écran global" de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy. Seuil. 366 p., 22 euros.
Article paru dans l'Indépendant du mercredi 9 janier 2008.
16:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Une histoire de la censure au cinéma

Le 11 juin 1909, les opérateurs des actualités Pathé sont à Béthune pour filmer "La quadruple exécution de Béthune", un tableau vivant avec dans les principaux rôles Abel et Auguste Ponet, Canus Vromant et Théophile Deroo. Chez Pathé, plutôt que de reconstituer la scène en studio, comme on le faisait pour "L'assassinat du duc de Guise", on dépêche sur place une équipe d'opérateurs, malgré une interdiction formelle du ministre de l'Intérieur. Ce qui entraîne l'envoie d'une circulaire à tous les préfets visant à « interdire radicalement tous spectacles cinématographiques publics de ce genre, susceptibles de provoquer des manifestations troublant l'ordre et la tranquillité publics ». « Cette circulaire est l'acte de naissance de la censure du cinéma français », écrit donc Albert Montagne dans un ouvrage qui en retrace la chronologie de 1911 à aujourd'hui (1). Car la "censure" n'a jamais disparu dans les faits, même si de nos jours elle est plus financière que politique ou morale, celle qu'exercent les groupes de pression sur certaines sorties controversées. C'est aussi bien "L'âge d'or" de Luis Bunuel dont la projection en 1930 au Studio 28 à Paris est troublée par les Camelots du Roi et les Jeunesses patriotiques qui "lancèrent des bombes sur l'écran et cassèrent des fauteuils", écrit Albert Montagne, que les chapelets de catholiques intégristes manifestant devant les cinémas qui projettent "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese en 1988.
Cette censure institutionnalisée s'exercera particulièrement en temps de guerre. C'est durant la Première Guerre mondiale qu'entre en vigueur le visa de censure. Avec l'instauration du régime de Vichy, les films ont affaire à une double censure, allemande et française. Cette dernière n'est pas la moins absurde qui exige la « suppression de tous les propos gouailleurs d'Arletty » dans "Le jour se lève" de Marcel Carné. "Quai des brumes" est interdit sous prétexte, écrira Marcel Carné dans ses mémoires, que circulait « une rumeur d'une incroyable sottise » que « si la guerre avait été perdue, c'était la faute au Quai des brumes ». Le même Carné, à la Libération, se verra reprocher d'avoir tourné deux films avec Arletty durant la guerre et pas des moindres : "Les visiteurs du soir" et "Les enfants du paradis".
Cette censure ou autocensure, peut prendre des formes plus insolites. Souvenons-nous du projectionniste (Philippe Noiret) de "Cinéma paradiso" jouant avec ses ciseaux pour éliminer des films du cinéma paroissial tout ce qui pourrait choquer les bonnes moeurs ou contrevenir à la morale chrétienne ; quand ce n'est pas le fait de collectionneurs de photogrammes...
Albert Montagne raconte la confidence qui lui avait été faite par un représentant du CNC et membre de la commission de contrôle, qui avait eu la visite d'un représentant de l'armée lui demandant l'interdiction du "Gendarme de Saint-Tropez" sous prétexte que le film de Jean Girault « ridiculisait l'uniforme et le prestige de l'armée ».
On connaît aussi l'épisode de "La religieuse" de Jacques Rivette en 1966, interdit par Alain Peyrefitte alors ministre de l'Information, quand son collègue André Malraux le proposait dans la sélection du festival de Cannes. En 1992, la mairesse d'une bourgade de Vendée interdit "Basic Instinct", déclenchant une polémique nationale. En 1997 c'est l'affiche de "Larry Flynt" de Milos Forman qui provoque des réactions passionnées, comme l'avait été celle de "Ave Maria" de Jacques Richard et en 2002 celle de "Amen" de Costa-Gavras. La liste est longue des films qui ont subi les foudres de la censure, le sexe n'étant souvent qu'un prétexte. Aujourd'hui, beaucoup plus économique, elle s'exerce le plus souvent en amont. « Un film censuré est un film limité dans sa diffusion et dans son rendement », note Albert Montagne, collaborateur des Cahiers de la Cinémathèque (Institut Jean Vigo à Perpignan) et de CinémAction.
Richard Pevny"Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001). L'Harmattan. 258 p., 23 euros.
Article paru dans l'Indépendant du mercredi 23 janvier 2008.
16:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.08.2007
Stéphane, révélatrice de l'art des Mirkine
Contrairement au cinéma qui est de 24 images/seconde, il suffisait d'une photo aux Mirkine pour faire passer leur message. Car c'est dans le cinéma que Léo et Siki Mirkine excellèrent.
Né en 1910 à Kiev, Léo était arrivé de Russie pendant la Révolution d'Octobre. Inscrit aux Beaux-Arts, il a fait de la figuration dans le cinéma des années 30, a appris la photographie « sur le tas », précise Stéphane sa petite-fille. « Il parlait sept langues, chantait, jouait du piano, ajoutet-elle. Il avait l'art dans le sang ».
Photographe de plateau, il a travaillé avec Julien Duvivier ("Un carnet de bal"), Henri-Georges Clouzot ("Les diaboliques"), Christian-Jaque ("Fanfan la Tulipe") et sur le tournage de "Et Dieu créa la femme". Généralement, il a été de tous les tournages au Studio de la Victorine à Nice où il avait son propre labo et y fabriquait pendant la guerre de faux papiers. Lui et son fils Siki, qui a débuté, photographe, aux côtés de Gérard Philipe, a été assistant et chef opérateur de Georges Lautner jusqu'en 1991, ont donc naturellement suivi le festival de Cannes. C'est ce que raconte l'album de photographies réuni par Stéphane en hommage à ces deux monstres sacrés du Rollei.
Léo est décédé en 1982, Siki en 1993 à l'âge de 59 ans. Pourtant, Stéphane, petite-fille de l'un et fille de l'autre, qui dit avoir le « gêne Mirkine », n'a pas voulu reprendre le flambeau. « Ils avaient un tel charisme, un tel professionnalisme, un tel oeil que cela était impossible ». Quand vous avez été copain avec Kirk Douglas, que vous avez prêté votre appareil à Grace Kelly et Robert Mitchum, côtoyé toutes ces stars qui ont fait la légende de Cannes, photographié Raquel Welch sur une moto de CRS, au point qu'elles vous appelaient par votre prénom, votre disparition ne peut que laisser un grand vide. Or, Stéphane qui avait à sa manière participé à l'aventure des Mirkine, se voyait plutôt en messagère qu'en héritière « de leur regard unique ».
120 000 négatifs
« Lorsque j'étais enfant, mon père m'emmenait partout. Je jouais à cache-cache dans les recoins du Studio de la Victorine ». Coursier pendant les festivals de Cannes ou les mains dans le révélateur aux côtés de sa grand-mère laborantine dans leur studio de Nice où oeuvraient jusqu'à dix assistants, Stéphane s'est vue dans un autre rôle. Pendant dix ans, elle a classé, dépoussiéré, scanné les 120 000 négatifs rangés dans la maison familiale de Saint-Paul de Vence.
Ce qui a frappé la jeune femme, c'est cette « intimité avec l'autre », cette « humilité » – Léo avait été déporté à Drancy – dans un beau noir et blanc à jamais perdu. Les Mirkine n'ont jamais succombé à la couleur, et c'est ce qui fait tout l'intérêt de leur travail, et du travail d'édition pour restituer toutes les nuances du noir et blanc à leurs oeuvres. L'art des Mirkine, « se trouver avant les autres au bon endroit et deviner ce qui semble aujourd'hui sans importance et sera demain de l'Histoire », ajoute Stéphane, qui à Saint-Paul montre à ses propres enfants de 9 et 11 ans les autographes de Madeleine Sologne, les courriers de Picasso, de Cocteau. Ils se feront peut-être le prénom que les Mirkine attendent au ciel où vont les étoiles.
Richard Pevny
Flammarion. 335 p., 45 euros
Chronique parue dans L'Indépendant du 6 juin 2007.
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Le cinéphile
En mai dernier, lors de la montée des marches marquant le 60e Festival de Cannes, on lui avait demandé d'assurer en haut de ce grand escalier paré d'un tapis rouge, la retransmission publique d'une cérémonie qui tous les soirs attirait une foule de badauds, dont beaucoup ne verraient de ces étoiles qui s'élevaient vers l'entrée de l'auditorium Louis Lumière, que des silhouettes un peu lointaines dans des robes de grand couturier. D'où l'importance d'un speaker annonçant à la foule l'arrivée de Gong Li, d'Andie MacDowell ou de Jane Fonda. Il faut dans cet exercice assez de culture cinématographique pour tenir la distance, occuper le terrain quand ça bouchonne à l'entrée de la Croisette.
Frédéric Mitterrand ne pouvait que se montrer à la hauteur de la tâche. On connaît sa voix, on sait sa culture. On eut aimé qu'il évoque pour nous Rita et Ava, Grace et Lauren, Liz et Lana. Mais voilà, la mémoire cinéphilique de Frédéric Mitterrand est peuplée d'ombres, de visages en noir et blanc qui captaient merveilleusement bien la lumière artificielle, dans cet âge d'or du cinéma hollywoodien où le chroniqueur donne parfois l'impression de s'être arrêté pour toujours en admiration, en adoration. Même quand ses stars ne sont plus présentes que dans le souvenir, l'évocation.
Dans "Le festival de Cannes" (1), journal de son festival 2006 où il préside un jury d'enseignants qui osera donner son prix à "Marie Antoinette" de Sofia Coppola, voyager en TGV de Paris à Cannes est pour Frédéric Mitterrand l'occasion de se remémorer Annabella et Jean Murat dans "Paris-Méditerranée" de Joe May, 1931 (merci mon dico de cinéma), mais « qui se souvient vraiment aujourd'hui d'Annabella et de Jean Murat, son mari de l'époque, avant qu'elle n'épouse Tyrone Power », écrit Frédéric dans son TGV qui file si vite qu'il n'a plus le loisir de humer (sinon climatisé) cet air de la mer quand on arrive dans ce sud planté de cyprès et parsemé de maisons ocre. Tout doit aller très vite de nos jours, les TGV et tout le reste, le festival est lui-même devenu un marathon pour « cinéphiles Duracell qui courent de leur lit au palais bunker avec des yeux gonflés de lapins fous ».Parce qu'il n'a rien de professionnel sur le feu, qu'il n'est plus en tête de gondole, Frédéric Mitterrand se lâche un peu, nous fait entrer dans son intimité, où se croisent des connaissances (connues), des amis et l'enfant auprès duquel il assume un statut de parrain, un rôle de tuteur « cool mais attentif et volontiers râleur ».
Et puis il y a Sean Flynn le fils du flibustier d'Hollywood et Luca Magnani. L'un et l'autre ouvrent et ferment ce récit. Il s'agit moins d'une évocation, que d'une déclaration d'amour à ce cinéma « qui n'intéresse plus beaucoup les jeunes ».
Richard Pevny
(1) Robert Laffont, 257 p., 19E.
Chronique parue dans L'Indépendant du 4 juillet.
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11.08.2006
Même pas morte
Elle aurait toujours ce petit nez droit, si parfait, si mignon, ce sourire franc et ces yeux mélancoliques, parfois rieurs, et tant craquants quand elle bat des cils, ou que sa robe se soulève jusqu’aux hanches sur une bouche d’aération du métro sur la 60e rue Est.
Cette blonde avait quelque chose, de sexy, d’insolent, de séduidant, d’ensorcelant. Il avait suffi qu’elle apparaisse cinq minutes dans "Asphalt jungle" de John Huston pour que désormais elle ne puisse descendre la 5e Avenue à New York sans provoquer l’un de ces mouvements de foules réservées aux aviateurs vainqueurs de la traversée de l’Atlantique. Pour Di Maggio c’était une épreuve. Quand on pense que même Albert Einstein lui avait envoyé sa photo dédicacée. Elle qui n’avait rien lu avant de connaître Arthur Miller et appellerait son chien Hugo
Darryl Zanuck ce producteur qui fumait des barreaux de chaise de La Havane, dirigeait la production de la Fox qui avait engagé ce concentré de sex-appeal, repêchait douze ans plus tard la star adulée dans la piscine de "Something’s go to give", où visiblement elle se noyait dans sa flamboyante nudité. Mais il était trop tard. Quatre jours après avoir signé un nouveau contrat, Marilyn s’envoyait un cocktail, de trop de Dom Pérignon et barbituriques après avoir appelé vainement un certain nombre de proches à commencer par les frères Kennedy.
«Tout ce que nous voulions était notre droit à scintiller», télégraphiait-elle quelques jours plus tôt à Robert qui avait mis de la distance entre son frère et la sulfureuse actrice.
Elle n’était plus qu’un corps inerte enfermé pour toujours dans un cercueil de bronze derrière une plaque de marbre du Westwood Memorial ParK. Pendant que Marilyn croyait-on reposait à l’angle de Welshire et Westwood Boulevard, des tonnes de bouquins sortaient sur le pourquoi et le comment de sa mort mystérieuse. Marilyn avait été assassinée pêle-mêle sur l’ordre des Kennedy pour lesquels elle était devenue gênante voire dangereuse, de la CIA, cet Etat dans l’Etat, afin de mettre les Kennedy dans l’embarras, les Cubains, la mafia, je ne sais qui encore.
Et si Marilyn n’était pas morte? Elle aurait 80 ans et coulerait des jours paisibles sur la Côte d’Azur sous la protection de la CIA. Et si Marilyn n’était pas morte, Kennedy n’aurait pas été assassiné et Armstrong n’aurait jamais posé sur le pied sur la Lune. Si Marilyn n’était pas morte… Mais les rêves ne meurent jamais. Et le rêve de Marilyn de briller parmi les étoiles de Hollywood avait été le plus fort.
Marilyn n’est pas morte et seul Patrick Besson le sait qui lui consacre un petit - par le nombre de pages - roman, paru l'été 2002 sous forme de feuilleton dans Le Point. Marilyn n'avait pas alors 80 ans, ce qui ne change rien à son propos. "Marilyn n'est pas morte" (Editions Mille et une nuits. 111 p., 10 euros) est l'un des six cents et quelque bouquins de la rentrée littéraire. Les jours en librairie de bon nombre d'entre eux sont d'ores et déjà comptés, certains même condamnés à ne jamais être déballés. Mais "Marilyn n'est pas morte", malgré sa petitesse, son étroitesse (de format), trouvera sa place, juste parce que la mythique star fait vendre toujours. En plus de quarante ans, il s'est publié plus de livres sur Marilyn que sur n'importe quel Terrien connu de la presse people. Marilyn a -t-elle été assassinée ou s'est-elle à l'insu de son plein gré envoyée dans l'autre monde ?, telle est la question qui passionne encore la plupart de nos contemporains.
Richard Pevny
Une partie de cet article a paru dans L'indépendant du 2 août 2006.
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