12.05.2008

Georges Méliès, l'homme-orchestre du cinématographe

6ddd780bf694c59493f3e0798feb27a2.jpg
Il fut illusionniste, prestidigitateur, inventeur de trucages, constructeur du premier studio de cinéma, décorateur, scénariste, metteur en scène, acteur, producteur et distributeur. Georges Méliès, disparu il y a 70 ans, fut un génial précurseur qui considérait le cinéma comme un pourvoyeur d'illusions.
Le 28 décembre 1895, il y a de l'animation au Salon Indien du Grand Café boulevard des Capucines à Paris, à deux pas de l'Opéra. Auguste et Louis Lumière, deux fabricants lyonnais de plaques photographiques, qui ont fait la démonstration de leur cinématographe lors du congrès de la photographie en juin à Lyon, ont loué cette salle décorée à la mode orientale, d'une centaine de places. Ils ont déposé en février de cette même année 1895 un brevet « pour un appareil de prise de vues et de projection ». Leur invention se distingue nettement du kinétoscope d'Edison. Le spectacle qu'ils proposent n'est plus individuel, mais devient collectif. Une révolution. Leur père, Antoine Lumière, se charge des invitations. Justement son propre studio de photographe se trouve dans le même immeuble, 9, boulevard des Italiens, que le Théâtre Robert-Houdin racheté en 1888 par Georges Méliès, un illusionniste. Rencontrant ce dernier, Antoine l'apostrophe : "Vous qui épatez le monde avec vos trucs, vous allez être épaté vous-même". Les "trucs" c'est justement l'affaire de Méliès. Ce fils d'un fabricant de chaussures de luxe, s'est exercé très tôt à la magie. Il a tenté d'intégrer l'école des Beaux-Arts. or, son père préfèrerait le voir s'exercer dans l'entreprise familiale, « sans quoi il est probable que ma carrière aurait été exclusivement la peinture », expliquera-t-il en 1929. A 23 ans, envoyé par son père à Londres pour y apprendre l'anglais, il a fréquenté l'Egyptian Hall. De retour à Paris, il donne quelques représentations au Cabinet fantastique du Musée Grévin et au Théâtre de magie de la galerie Vivienne. Chez lui, c'est une véritable passion. Au point que, lorsque Méliès père décide de passer la main à ses trois fils, Georges investit sa part dans l'achat du Théâtre Robert-Houdin.
Sept ans plus tard, au soir du 28 décembre 1895, en regardant "La sortie des usines Lumière" et "L'entrée du train en gare de La Ciotat", Georges Méliès comprend aussitôt tout l'intérêt qu'il y aura à détenir une telle invention. Et de proposer aux frères Lumière de leur racheter leur appareil de projection. Refus des deux industriels lyonnais. Pourtant, dès le 5 avril 1896, quatre mois à peine après la séance inaugurale du Salon Indien, Georges Méliès projette dans son théâtre des "photographies naturelles animées" avec un projecteur de fabrication anglaise, qu'il transforme ensuite en caméra et tourne en mai "Une partie de cartes" variante de "La partie d'écarté" des Lumière. En octobre, il filme même la visite à Paris du tsar Nicolas II. Mais être un reporter d'actualités ne l'intéresse guère. Bientôt, il mettra lui-même en scène, avant même que l'événement n'ait eu lieu, le couronnement d'Edouard VII d'Angleterre. Méliès illusionniste, prestidigitateur, va appliquer les règles de son art au cinématographe. Ce sera dès 1896, "Escamotage d'une dame chez Robert-Houdin". Son truc pour y parvenir, c'est l'arrêt de caméra, la surimpression, le fondu enchaîné. Des trucages qui peuvent être considérés comme les ancêtres des effets spéciaux.
Le cinématographe « passe-temps d'illettrés », « machine d'abêtissement et de dissolution » selon l'écrivain Georges Duhamel (1), devient très vite avec Georges Méliès, qui ne se contente pas d'enregistrer la vie telle qu'elle va, un pourvoyeur d'illusions.
Dans l'un des plus anciens films retrouvés, "Une nuit terrible", on voit Georges Méliès en chemise et bonnet de nuit, bataillant contre une armée de punaises. La scène a été filmée dans le jardin de sa propriété à Montreuil-sous-Bois devant un décor peint. Bientôt, il va y construire un premier studio entièrement vitré où il mettra en scène ses films à tableaux, "Cendrillon" en 1899 dont il fera un remake en 1912, "Jeanne d'Arc" en 1900. Pour donner l'illusion d'un grand nombre de figurants – 500 affirme l'illusinionniste dans sa lettre aux acheteurs – la troupe passe plusieurs fois devant la caméra « en sortant par le côté cour pour revenir par le côté jardin, après avoir contourné le studio par le nord » (2). Deux ans plus tard, c'est le fameux "Voyage dans la Lune" d'après Jules Verne, en 30 tableaux et 17 changements de décor. Un chef-d'oeuvre d'imagination qui va être copié, au point que Meliès enverra son frère Gaston ouvrir un bureau de sa société Star Films à New York histoire de protéger ses intérêts. Mais le succès n'est pas d'entrée acquis. Les forains, ses principaux acheteurs, se montrent réticents devant le prix et la nouveauté du sujet. Méliès décide donc de montrer une copie du "Voyage" à la Foire du Trône où il possède une baraque. Le succès est immédiat et les commandes s'envolent. Déjà l'effet du bouche à oreille... « Monsieur Méliès et moi nous faisons le même métier. Nous enchantons la matière vulgaire », écrit alors Guillaume Apollinaire. « Le public est charmé par ce rêve d'atteindre la Lune » commente Marie-Hélène Lehérissey, son arrière-petite-fille (3). La Cinémathèque française conserve toujours la cape de magicien du cinéaste ayant servi dans trois de ses films dont "Le voyage dans la Lune".
Jusqu'en 1912, Georges Méliès tourne quelque 520 films. Cette année-là, Charles Pathé qui a produit ses six derniers films, cesse tout financement. « La formule était périmée », dira-t-il ensuite. La guerre finit par ruiner le cinéaste, son laboratoire de tirage est réquisitionné par l'armée et les copies de ses films transformées en produits chimiques. En 1923, il doit vendre sa propriété de Montreuil, perd son Théâtre des Variétés Artistiques. En 1925 il se marie avec Jehanne d'Alcy, l'une de ses comédiennes de la première heure, qui possédait une modeste boutique de jouets et friandises gare Montparnasse. C'est là qu'il passe désormais ses journées, où viennent le sortir de l'oubli Henri Langlois et Georges Franju, fondateurs de la Cinémathèque française. « J'y subissais ses talents de prestidigitateur », se souvient encore aujourd'hui sa petite-fille Madeleine Malthête-Méliès, qui, devenue secrétaire de Langlois à la Cinémathèque française, entamera une « recherche des films perdus ».
Le 21 janvier 1938, quand Georges Méliès meurt à la Maison de retraite d'Orly, il ne restait de son oeuvre que huit films disponibles.
Richard Pevny

(1) Cité dans "Les premiers ans du cinéma français" (Institut Jean Vigo Perpignan, 1985).
(2) "L'oeuvre de Georges Méliès", catalogue des collections de la Cinémathèque française et du CNC. 360 p., 500 documents. Editions de La Martinière. 49 euros.
(3) Dans un double DVD de 30 chefs-d'oeuvre de Méliès présentés par sa petite-fille et son arrière-petit-fille (les boniments écrits par Méliès sont dits par André Dussolier et la musique composée par l'arrière-arrière-petit-fils du cinéaste, Lawrence Lehérissey). Au programme notamment, les deux "Cendrillon", "Le voyage dans la Lune", "L'affaire Dreyfus" (Studio Canal/Fechner productions).

09.03.2008

"Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille

Il ne pleut pas sur Lille. Face à la Vieille Bourse baignée par un soleil quasi printanier, les terrasses des cafés bondées débordent largement sur la Grand Place. La veille, Dany Boon a présenté "Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille et Roubaix. Je suis "monté" de Perpignan pour bien vérifier que dans le Nord il pleut tout le temps. Ça se saurait s'il faisait chaud ! Et puis le soleil m'est tombé sur la tête. Je sortais ce mardi-là de l'Hermitage Gantois, un ancien hospice du XVIIe siècle, dont les anciennes cellules des soeurs hospitalières, transformées en chambres 4 étoiles luxe, feraient pâlir des touristes britanniques relégués dans des hôtels de la Côte d'Azur au papier mural défraîchi.
Mon Nord culturel se limitait alors aux films désespérants d'humanité de Bruno Dumont, au tournage de "Germinal" sous la pluie et dans la boue du côté de Valenciennes, aux chansons tristes comme-un-jour-sans-pain de Pierre Bachelet. "Au Nord, c'était les corons...", de celle-ci, les supporters du RC Lens ont fait un hymne, de ce refrain si peu entraînant un chant de victoire. Ça vous mettrait presque la larme à l'oeil. D'autant que le film de Dany Boon confirme le proverbe ch'ti qui assure qu'un étranger qui vient dans le Nord pleure deux fois, quand il arrive et quand il repart.
Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été prévenu qu'une douche froide l'attendrait. Même le brave Galabru, figé en grand oncle corse dont la figure patibulaire sortant de la pénombre avec des "Oh là là" apocalyptiques dans la voix, a été convoqué devant la caméra. "L'été, c'est des 0, éventuellement des 0,1", dit-il avec des trémolos. Le fonctionnaire des PTT qui rêvait de la direction de la poste de Cassis et obtint – mutation disciplinaire – celle de Bergues, n'avait plus qu'à s'équiper pour le Grand Nord, autant dire la planète Mars.
Bergues, le mot même sonne comme une relégation dans un bagne lointain. Enfin pas tout à fait. Dès qu'ils se sont entendus sur un minimum de mots compréhensibles aux deux parties, les Ch'Tis sont un peuple chaleureux et généreux pour notre directeur de la poste locale rapidement instruit des coutumes locales.
On l'a compris, à partir d'un catalogue de poncifs et de clichés sur le Nord morose et alcoolique, Dany Boon l'un de ses plus célèbres enfants, a écrit le scénario d'une joyeuse comédie basée sur l'inusable tandem mal assorti approuvé chez Gérard Oury ou Francis Veber. Et puis il y a Line Renaud, dite "Mademoiselle from Armentières", dans un rôle de mamma du Nord à qui on ne refuse rien. Chat, ch'est bien dit.
Richard Pevny

Chronique parue dans l'Indépendant du mercredi 27 février 2008.

Kad Merad : "Avec Dany Boon, c'est facile"

92e5c9daf3902bd89b8f550798eb5a99.jpg
Avec "Bienvenue chez les Ch'Tis", Dany Boon, l'enfant d'Armentières, réalise une comédie cocasse sur ces gens du Nord en poussant aussi loin que possible les clichés. Kad Merad y interprète un directeur de la poste de Salon-de-Provence muté à Bergues dans un Nord qu'il imagine froid et pluvieux.

Pour vous le Nord, c'est quoi ?
Personnellement je n'ai absolument pas d'a priori. Tous les clichés dans le film sont grossis puisqu'il s'agit d'un divertissement. On vient dans le Nord par hasard à l'occasion d'une tournée de théâtre. Tous les artistes vous diront que les meilleurs accueils sont dans le Nord. Pourquoi ? C'est à vous de me le dire...
Peut-être le problème climatologique, vous allez me dire.


Achèteriez-vous une maison de campagne dans le Nord ?
Ah non, quand même pas ! Pendant le tournage j'ai habité à Malo-les-bains, à côté de Dunkerque, dans une petite maison. J'ai trouvé l'endroit sympa. Maintenant, on n'achète pas des maisons comme ça... Si j'avais les moyens, franchement j'achèterais ici, c'est pas loin de Paris, il y a la mer.

Et à Porquerolles pour le même prix ?
J'ai une maison à Marseille, parce que je suis plus ou moins lié à Marseille. Mais je pense que si j'avais une famille dans le Nord, j'y aurais peut-être acheté une maison pour être proche de ma famille. C'est un lieu de vacances ici. Vous avez déjà fait du char à voile, c'est extraordinaire. Les plages ne sont pas faites juste pour bronzer en maillot de bain.

Dany Boon, que représente-t-il pour vous ?
J'adorais déjà Dany comme artiste. Il est extrêmement poli avec tout le monde, du stagiaire à la vedette. Avec Dany c'est facile. Dany est au travail, tel qu'il est dans la vie, simple. En même temps on s'est un peu fritté. Il est tellement précis et exigeant, mais je comprends, c'est son deuxième film. Il vient de tourner avec Francis Veber et Patrice Leconte qui sont dans le domaine de la comédie un peu les maîtres. Il a envie de ressembler à ces gens-là.

Etait-ce tendu ?
C'était de la "friterie" pour le bien. Comme dans les histoires d'amitié, on n'est pas d'accord tout le temps. Il y a eu une mise au point sur la façon dont on allait travailler. On allait passer beaucoup de temps tous les deux, on devait créer ce fameux duo. Au départ de l'histoire, on ne s'aime pas. Je suis le patron de mauvaise foi qui refuse d'aimer ces gens-là. Et lui, il ne m'aime pas non plus. Cela nous a servis. On s'est apprivoisé, reniflé. Moi, j'aime bien quand il y a une confrontation d'idées et de travail. Il est exigeant mais c'est aussi très agréable.

Etes-vous critique sur vous-même ?
Forcément. Tout le temps, pour la moindre apparition.

Aimez-vous vous regarder ?
Au cinéma oui. Dans les émissions de télé, je trouve ça horrible. Jusqu'à présent j'ai la chance d'avoir fait des films que j'ai adorés.

Comment avez-vous géré les rires ?
Il y a eu des moments très durs. Car Dany est très rieur. Il a déjà un oeil qui brille. C'est très difficile quand vous jouez des scènes en ch'ti. Quand vous le faites quinze fois, ça fait plus marrer, surtout l'équipe. Il n'y a pas beaucoup de métiers où l'on a ce genre de fous rires.

Les Ch'Tis ont-ils été heurtés par l'image que l'on donne d'eux ?C'est un film d'auteur. Dany y a mis ses tripes, son histoire, sa vie. Il s'est inspiré de sa mère, de ses potes. Il dit des choses très vraies. Et les préjugés tombent. Peut-être le fait qu'il pleuve directement après le panneau, cela a-t-il pu en heurter quelques-uns...

Il y a des scènes aussi très émouvantes...
L'émotion, elle est dans la façon dont Dany a mis en scène et dont il a écrit les séquences. Elle n'est pas appuyée, voulue. C'est formidable de savoir que des gens sont touchés par le film en dehors du fait qu'on rigole beaucoup.

On pourrait envisager une suite... à Porquerolles ?
Si le film a énormément de succès, si vraiment cette bande-là les gens l'adore, vont jusqu'à mettre des posters dans leurs chambres comme pour Ricky Martin ou Georges Chelon – existent-ils toujours ? -, mais il faut un scénario.

Vous vous êtes confronté à Line Renaud...
Elle a cette grandeur des stars, hyper simple, généreuse. Elle s'intéresse à vous. Contente d'être là. C'est un régal. Cette femme a traversé les modes et elle est encore là. Elle me fait penser à Philippe Noiret avec qui j'ai joué pratiquement à la fin dans le film de Michel Boujenah ("3 amis", ndlr). Des personnes qui sont des légendes, mais qui vous parlent de vous tout le temps.

Recueilli par Richard Pevny

27.02.2008

Anne Brochet : "Parfois on met du temps à se rencontrer"

408a9ec22592c2a63cfbab6c13a4408e.jpg
Célébrée dans le rôle de Roxanne de "Cyrano de Bergerac" et dans celui de la fille du musicien Sainte Colombe dans "Tous les matins du monde", Anne Brochet, actrice et écrivaine, ne se reconnaît pas toujours dans "la fille bizarre" du cinéma français.

Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce rôle d'avocate et de mère élevant seule son petit garçon ?
En premier, c'est mon affection pour Isabelle (Doval, la réalisatrice de "Un château en Espagne", ndlr) Mon admiration pour son travail, son énergie enthousiaste. Le scénario que j'ai aimé beaucoup, et puis mon intérêt pour ce personnage qui est sombre, et puis d'un seul coup qui est lumineux, dense, dit n'importe quoi, redevient sérieux...

On vous voit assez peu au cinéma, qu'est-ce qui motive vos choix ?
Il y a des scénarios qui s'intègrent à votre vie au moment où vous les lisez et des scénarios qui ne s'intègrent pas forcément à ce moment-là. Peut-être que si j'avais lu ce scénario il y a cinq ans j'aurais dit : non, ça ne va pas m'intéresser. Il y a des bons timings et des mauvais timing.

Vous venez de publier votre deuxième roman. Qu'est-ce qui vous attire dans l'écriture ?
C'est un hasard de circonstances qui m'ont fait écrire le premier. J'avais écrit un scénario, je l'avais fait lire à deux producteurs qui ne savaient pas quoi en faire. Un ami l'a fait lire à Louis Gardel qui m'a convoquée aux éditions du Seuil pour me demander si je ne voulais pas le transformer en roman.

Pourquoi la forme du scénario ?
Sans doute parce que j'étais actrice et je pensais que je ne pouvais faire que ça, rester dans ce monde.

Aujourd'hui, ce premier roman pourrait devenir un scénario ?
Je n'en ai plus envie, peut-être quelqu'un d'autre... Je me suis assez promenée dedans. Ecrire m'intéresse. Ensuite, toute la mise en oeuvre de la production, de la responsabilité financière, la responsabilité vis-à-vis de son équipe, je ne suis pas sûre de pouvoir assumer ça. Je ne suis pas sûre de faire ce qu'Isabelle fait, l'énergie qu'elle donne, l'attention permanente, l'enthousiasme permanent. Je me souviens avoir dit à Claude Miller : "Je crois que je n'arriverai jamais à faire ce que tu fais". "Tu fais de petites siestes de temps en temps. Regarde, pendant que le plan s'installe, je fais une micro sieste", m'a-t-il répondu. Mais il faut avoir le talent.

Vous trouvez cette énergie pour l'écriture ?
L'écriture ne me prend pas beaucoup de temps. Cela me prend surtout du temps à la correction.

Qu'est-ce qui vous plairait : Anne Brochet actrice-écrivain ou écrivain-actrice ?
Je ne me reconnais pas dans une actrice qui écrit. Je suis actrice quand on dit moteur. Je ne suis pas actrice dans la vie. Quand je m'occupe de mes enfants, je suis maman.

Et si vous deviez choisir ?
Si j'étais obligée de choisir, je choisirais l'écriture. Parce que je n'aurais besoin que de moi pour l'acte d'écrire, alors que je ne peux pas jouer toute seule dans ma chambre.

Et juste Anne Brochet ?
Je voudrais bien être juste Anne Brochet. Parfois on met du temps à se rencontrer.

C'est un peu l'histoire de votre personnage dans "Un château en Espagne" ?
Elle est un peu débloguée d'elle-même, des autres, de la vie. Son petit garçon qui lâche prise.

C'est pourtant une comédie, un genre dans lequel on ne vous voit pas beaucoup...
C'est un univers que je connais, j'en ai fait quelques-unes. C'est un autre exercice. Je suis comme un musicien qui fait du classique pendant des années et tout d'un coup a envie de faire du jazz. Vous faites un film qui en amène un autre. Une image se précise même si vous ne vous reconnaissez pas dedans.

Vous en avez souffert ?
Non, parce que je faisais autre chose, mais parfois ça devenait un peu redondant. On n'y peut rien, c'est tellement plein d'amour et d'admiration.

Vous dépendez pourtant du désir des autres...
Je me souviens il y a vingt ans. Je vais au festival de Cannes pour un film qui s'appelle "Bruissements ardents". Il y avait François Florent, le directeur du cours Florent, qui me dit : "Ça va être difficile pour toi, parce que tu es trop bizarre. Un visage trop particulier, une personnalité trop étrange". Moi je me trouvais normale. Il avait raison. Dès le début, je ne recevais pas de scénarios tous les jours. J'imagine que ce que l'on reçoit de moi, ce doit être un peu étrange.

Avez-vous le sentiment d'avoir fait de mauvais choix ?
Je ne me mords pas les doigts. Peut-être un film que j'aurais pu éviter, une pièce de théâtre...

On ne vous voit jamais dans la presse people ? Je ne vais pas non plus aux avant-premières, il faut s'habiller et tout ça. C'est un effort que je n'ai pas envie de donner. L'effort intéressant à donner, c'est celui d'être actrice ou d'écrire. C'est bien qu'il y ait des gens qui aillent aux avant-premières. S'ils étaient tous comme moi, il n'y aurait pas de pages dans Gala.

N'y a-t-il pas un minimum vital ?
Le minimum vital c'est d'être juste soi-même.

Pourquoi avez-vous fait ce métier ?
Pour le suspense. Pour ne pas être comme mes parents qui étaient professeurs. Ils partaient à huit heures, rentraient à midi, repartaient à quatorze heures, rentraient à dix-huit heures, corrigeaient leurs copies. C'est pour ça que j'ai voulu être actrice : qu'est-ce qui va se passer demain ? C'est une tension qui me pousse à être attentive à tout ce qui se passe. C'est une aventure au quotidien. Je suis obligée de me donner des rendez-vous avec moi-même.

Recueilli par Richard Pevny

Anne brochet vient de publier "La fortune de l'homme" aux éditions du Seuil.

Chronique parue dans l'Indépendant du 20 février 2008.

29.01.2008

Delon imperator au secours d'Astérix

f2d4838125c1421c46e4cc10c23b5087.jpg
Alain Delon est l'une de nos dernières grandes stars. Lui offrir le rôle de César, que cherche à tuer Brutus/Poelvoorde, est sans doute la meilleure trouvaille d'"Astérix aux jeux Olympiques". A côté de lui, le reste de la distribution fait pâle figure. Il est venu, il a vu, il a vaincu, aurait-il dit de lui-même.
Rendons à Delon ce qui lui appartient. S'il n'était pas là, "Astérix aux jeux Olympiques" n'existerait peut-être pas. Alain Delon n'a peut-être jamais su combien il avait été le moteur de ce troisième opus de la saga des deux irréductibles Gaulois, après le fiasco du projet d'un "Astérix en Hispanie" que devait réaliser Gérard Jugnot. Alain Delon en César, parlant de lui à la troisième personne, il y avait de quoi dérider Albert Uderzo le père d'Astérix et Obélix, qui avait dit, après l'échec des pourparlers autour du projet "Astérix en Hispanie", qu'on ne l'y reprendrait pas, que seul désormais comptait pour le duo gaulois, le cinéma d'animation.
Avoir la chance qu'Alain Delon accepte de se laisser mettre en boîte en César, a fini par convaincre Albert Uderzo. Une image : César/Delon se regarde dans un miroir. La scène est tournée dans le sud de l'Espagne, à la Ciudad de la Luz près d'Alicante, dans un studio de 320 000 m2, le plus grand en Europe. Thomas Langmann, sans le dire à Alain Delon, fait diffuser sur le plateau la musique du "Clan des Siciliens" écrite par Ennio Morricone. « Il a marqué une légère surprise et a joué le jeu magnifiquement », témoigne le co-réalisateur d'"Astérix aux jeux Olympiques" (1). Le fils de Claude Berri a longtemps rêvé de porter Astérix et Obélix à l'écran, de lui donner corps et figures humaines. Jusque-là, Obélix avait la voix de Pierre Tornade. Avec "Astérix et Obélix contre César" de Claude Zidi, il aura le tour de taille de Gérard Depardieu. « L'incarnation était évidente », dit l'acteur qui est devenu quasiment irremplaçable dans le rôle. « Je ne connais personne qui pourrait manger autant que moi », souligne-t-il. Ce que confirme Thomas Langmann : « Nous serions dans l'embarras. Je ne vois pas qui d'autre... ». Et Depardieu d'ajouter : « Je me suis arrangé pour que ce soit compliqué... »
De producteur – avec Jérôme Seydoux le patron de Pathé -, Thomas Langmann s'est décidé à passer derrière la caméra avec Frédéric Forestier à qui il avait confié la réalisation du "Boulet" en 2002. Ils ne seront pas trop de deux pour diriger l'un des tournages les plus spectaculaires. Le décor phare en sera le stade olympique, avec sa piste de 265 mètres pour la course de chars, confié à Aline Benetto la décoratrice de Jean-Pierre Jeunet pour qui elle a imaginé les tranchées de "Un long dimanche de fiançailles" qui lui ont valu une nomination à l'Oscar et son deuxième César.
Autre collaboratrice de Jean-Pierre Jeunet, Madeline Fontaine va faire fabriquer au Maroc plus d'un millier de costumes, sans parler des armes, des cuirasses, des casques, boucliers, de 300 perruques, moustaches, barbes en vrais cheveux. Un atelier sera installé dans le studio pour les retouches.
Car la distribution est impressionnante : outre Depardieu et Clovis Cornillac qui succède à Christian Clavier dans le rôle d'Astérix, de Benoît Poelvoorde dans celui de Brutus, on trouve le Canadien Stéphane Rousseau, l'Allemand Michael Herbig, l'Espagnol Santiago Segura, le duo italien Paolo Kessisoglu-Luca Bizzarri – les Eric et Ramzy transalpins -, José Garcia, Franck Dubosc (Assurancetourix), Jean-Pierre Cassel (Panoramix) dont ce fut le dernier rôle, le "Kammelott" Alexandre Astier, Elie Semoun, Sim (Agecanonix), Adriana Karembeu, le barde Francis Lalanne (rassurez-vous il ne chante pas), Dany Brillant, Michaël Schumacher et Jean Todt dans leurs propres rôles, ou Vanessa Hessler la fille de la pub "Alice" égale à elle-même...
Même si les Etats-Unis résistent encore et toujours à l'envahisseur gaulois, le but de ce casting international est de servir la sortie mondiale qui s'étalera du 30 janvier au 6 février sur près de 6 000 écrans de l'Atlantique à l'Oural, puisque la Russie accueillera Astérix sur quelque 600 écrans, contre 950 dans l'Hexagone.
La Russie avait fourni 1,7 million de spectateurs à "Astérix et Obélix : mission Cléopâtre" (2). Le film d'Alain Chabat avait réalisé 24 millions d'entrées mondiales dont une quinzaine en France, un peu mieux que celui de Claude Zidi (10 millions d'entrées France pour 24 millions d'entrées mondiales). « Celui d'Alain Chabat était peut-être le plus drôle », reconnaît Thomas Langmann (2). Il fait allusion à l'humour Canal Plus au niveau duquel ce troisième épisode ne s'élève jamais. « Il fallait un humour qui soit compréhensible par un public européen », souligne Thomas Langmann. L'humour gaulois victime de la mondialisation ? Il est vrai que pas moins de 20 millions d'euros de marketing ont été investis pour sa sortie.
Ajoutons un budget de 78 millions d'euros, le plus gros pour un film en langue française, mais le deuxième derrière "Le cinquième élément" de Luc Besson (tourné en anglais), quand le précédent Astérix n'avait coûté que... 49 millions d'euros. A ce prix, irréductibles ou pas, nos deux Gaulois sont rentrés dans le rang... européen. D'ailleurs ils sont tellement effacés nos Gaulois qu'ils en paraissent fades, à un ou deux gags prêts, Obélix / Depardieu déclamant du "Cyrano"... «Ce que dit Astérix n'est pas passionnant, c'est sa manière de le dire », se justifie Clovis Cornillac.
Reste que s'il n'y avait pas le duel à mort entre César/Delon et Brutus/Poelvoorde, ces olympiades sportives et sentimentales paraîtraient bien ennuyeuses. Ça s'anime un peu lors du banquet final où s'invitent quelques stars du monde sportifs, Tony Parker, Mauresmo ou Zidane une vessie de porc gonflée dans ses pieds que lui dispute Jamel Debbouze revenu en Numérobis. C'est presque une invitation à revoir le film d'Alain Chabat.
Richard Pevny
(1) "Astérix aux jeux Olympiques", le making-of en 365 images. Editions La Martinière. 29 euros.
(2) Le Film français, 21 décembre 2007.


Article paru dans l'Indépendant du samedi 26 janvier 2008.

22.11.2007

Hanna Schygulla : "Ma génération exprimait ce que la vie pourrait être"

dad7e0814b6aa5a1e140f2250feefc9e.jpgElle a été une grande figure du cinéma allemand des années 70, l'égérie de Fassbinder avec qui elle tournera quatre films dont "Lili Marleen". Après Godard, Scola, Ferreri, Wajda ou Wenders, Hanna Schygulla se redécouvre dans une nouvelle génération de cinéastes. Interview.

Comment avez-vous fait la rencontre de Fatih Akin ?
Je l'avais d'abord vu à la télé, ses réactions par rapport au prix qu'il venait de recevoir au Festival de Berlin ("Head-on", Ours d'Or en 2003, NDLR). Cela m'a paru d'une belle exubérance. Voilà un garçon peu coincé, me suis-je dit, qui laisse libre cours à ses émotions. Et puis le hasard a fait le reste. J'ai ouvert un festival à Belgrade en 2004 où il présentait l'un de ses films. On s'est retrouvé dans le même restaurant. Il a foncé droit sur moi. Par la suite, il a dit qu'il avait eu ce jour-là l'impression de me connaître depuis longtemps. Il avait vu, m'a-t-on dit, une photo de moi dans "Le mariage de Maria Braun" et avait été ébloui.
Rien ne vous prédisposait à cette rencontre ?
Les rencontres, c'est quelque chose d'un peu inexplicable. Disons que je commençais un nouveau cinéma, lui aussi, ce sont des raisons qui peuvent l'expliquer. C'est Goethe, je crois, qui parle des affinités électives...
Vous vous étiez faite rare ?
Les rôles se sont faits plus rares. J'appartenais à un certain cinéma. Et puis, je me suis vouée beaucoup à accompagner mes parents jusqu'à la mort.
Quelle impression vous a fait Fatih Akin sur le tournage ?
Il a un rapport très amical avec son équipe. Il n'y a aucun climat de tension psychologique. Il y a, je dirais, de la place pour beaucoup de plaisir, sans cette atmosphère sacro-sainte que l'on trouve ailleurs. Il a un regard très précis, mais ce n'est pas quelqu'un d'obsédé par son art.
Vous avez tourné en partie à Istanbul, comment avez-vous trouvé la ville ?
C'est bouillonnant. Je n'ai jamais vu une ville avec autant de jeunesse, ce que vous ne voyez pas d'ici. Il y a une société qui va avancer à une vitesse incroyable.
Comment vous-même, avez-vous travaillé le rôle ?
Dès qu'on lit un scénario, il y a un travail souterrain qui débute. Dans "De l'autre côté", il y a un rapport entre le corps et l'âme qui va très loin. Très souvent, le plus intéressant se passe dans le silence plus que les mots.
Ou les larmes ?
Il m'a dit : "tu regardes la caméra, tu es seule avec ta douleur". Si vous pensez à quelque chose de très douloureux, les larmes viennent automatiquement. Nous n'avons fait qu'une prise.
Et de votre personnage, qu'en diriez-vous ?
Fatih Akin a voulu faire le portrait d'une femme qui a vécu la révolution de 68, qui ensuite s'est assagie, est devenue mère. Une femme qui a laissé libre cours au développement de sa fille. Or, les enfants de cette génération anti-autoritaire se retrouvent perdus, ont du mal à s'engager. C'est très habilement écrit. Personnellement, je trouve juste quand la jeunesse se révolte, car si elle ne le fait pas, cela veut dire qu'il n'y a plus d'espoir. Quand j'ai lu son scénario, cela m'a impressionné, parce qu'il avait inventé en parallèle une biographie pour chacun des personnages, et cela se reflète dans le film.
S'engager, est-ce important pour vous ?
Vous savez, je n'appartiens à aucun organisme. Mes convictions sont plus humanitaires que politiques. Il faut aider là où il y a moins d'égalité de chances.
Que pensez-vous du cinéma allemand actuel ?
Le cinéma allemand recommence à se poser des questions, à vouloir être un miroir de la société. Le cinéma de ma génération exprimait ce que la vie pourrait être en montrant ce qu'elle n'est pas. J'ai souvent pensé à propos de Fassbinder que dans la réflexion, je n'étais pas à la hauteur de ses films.
Avez-vous des projets ?
J'ai un projet de théâtre avec Jean-Claude Carrière, quelque chose comme un opéra de chambre. Egalement, une adaptation d'une pièce de Nancy Huston.
Et dans le cinéma ?
S'il y a des projets, ce sont les nouveaux réalisateurs qui pourraient en avoir pour moi. Je ne connais pas vraiment les noms de tous les réalisateurs d'aujourd'hui, même ici en France. Est-ce que Godard est toujours vivant ?
Recueilli par Richard Pevny

04.11.2007

Pierre Zimmer second couteau de Melville

b65b11eda53d3fd28da2b7154fda52ed.jpgIl avait une gueule à faire du cinéma, quand il rencontra le regard de Jean-Pierre Melville. Pierre Zimmer, qui venait de réaliser son premier long métrage, devint Orloff personnage inquiétant du "Deuxième souffle". Aujourd'hui, il vit du côté de Céret "dans un état de sérénité totale".

Comment avez-vous été amené à rencontrer Jean-Pierre Melville ?
Un des plus grands privilèges de ma vie professionnelle, est la rencontre avec le metteur en scène du "Deuxième souffle". Un homme rare, important. Si je n'avais été que son interprète, j'aurais déjà été heureux, mais j'ai eu cette grande chance d'être plus que son interprète. C'est un homme que j'ai pu apprécier d'une façon très proche. Il n'était que contraste. C'était un homme massif et d'une intelligence extrêmement déliée, d'une vivacité d'esprit formidable. Il n'était pas beau mais avait un sens de l'esthétique, de la perfection, des choses abouties. C'est un homme qui a passé sa vie cachée derrière des lunettes noires, alors qu'il était d'une grande attention pour les autres.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?
J'ai reçu un coup de fil de lui. Je venais de réaliser mon premier long métrage (1) comme metteur en scène en Israël ; il venait d'être primé au Festival de Berlin. Il a été le seul parmi mes confrères, alors qu'il était mon aîné, à éprouver le besoin de me téléphoner pour me dire qu'il venait de voir mon film. Il faut rappeler que c'était un boulimique de cinéma. Qu'un homme que je n'aurais jamais oser approcher, prenne la décision de me joindre m'a beaucoup touché. Quelque temps plus tard, par les hasards que la vie vous réserve, nous nous retrouvons dans la loge d'un théâtre. Au milieu du spectacle, il me glisse à l'oreille quelque chose qui m'a laissé pantois : "Avec une gueule comme la vôtre, je vous ferai tourner dans un film". Et quelques mois pus tard, je reçois un autre coup de fil, un matin à 10 heures, chez moi à Saint-Germain-en-Laye. "Allo, c'est Jean-Pierre Melville. Je voudrais que nous déjeunions ensemble, aujourd'hui". Avant de raccrocher il ajoute : "Amenez un manteau". J'arrive au studio, midi pétante. Un assistant m'ouvre et me dit : "On vous attend". On ouvre une loge. Je suis venu déjeuner avec M. Melville, dis-je. "Il est entrain de tourner. Il viendra vous voir plus tard". Le temps passe. Je m'impatiente un peu. Je sors dans le couloir et je tombe sur la fiche de service du jour où je vois inscrit les rôles : Orloff – Mel Ferrer prêt à 8 heures. J'attends encore un peu, un assistant arrive et me dit : "On vous attend au maquillage". On me colle une moustache. Et comme s'il avait un sens du timing exceptionnel, la porte s'ouvre et Jean-Pierre entre. Il me dit : "Vous êtes parfait". Il me prend par le bras et je me retrouve à 4 heures de l'après-midi sur le plateau face à une caméra entouré de projecteurs. J'avais les jambes en cendres de cigare. Je n'avais jamais joué de ma vie. Vous comprenez le risque que prenait Melville.

Qu'était devenu Mel Ferrer ?
Melville m'a dit ensuite : "J'ai commencé le film il y a quelques jours à Marseille en extérieur sur la Cannebière". Premier plan : Mel Ferrer traverse la nuit. Et il me dit cette chose curieuse : "Il n'avait pas fini de traverser qu'il ne faisait déjà plus partie du film". C'était un acteur américain très connu, très demandé. "Il était cagneux, pour moi ce n'était pas le personnage". Qu'avez-vous fait, l'ai-je questionné. "Je l'ai exaspéré et hier – le jour où j'avais commencé – je l'ai rendu fou furieux, il est tombé dans le piège et a déclaré devant tout le monde qu'il ne tournerait pas, que c'était définitif".

Il ne vous a plus jamais proposé de nouveau rôle ?
Il a eu un projet. Il avait un goût de la chicane. Tous ses changements de casting, ses problèmes avec ses acteurs, avec ses auteurs, les sérieux accrochages avec José Giovanni... Ce que je trouve extraordinaire c'est qu'il soit tombé sur ce choix final, évident, où chacun est à sa place. J'étais ami de José Giovanni qui avait été impressionné par mon personnage du "Deuxième souffle" et m'avait proposé un rôle dans un film qui ne s'est pas fait.

Comment étiez-vous venu à la réalisation ?
Mon père, Bernard Zimmer, était un homme connu dans le cinéma. C'est l'auteur des dialogues de films comme "La kermesse héroïque", "Marie-Antoinette", "Carnet de bal"... Il était un auteur dramatique célèbre dans les années vingt. Ensuite, il a quitté le théâtre pour le cinéma, a écrit une cinquantaine de films, a été à Hollywood, à Paris, à Berlin, à Rome... J'ai dit à mon père, je veux faire du cinéma. Je vais porter les sandwichs dans les studios pour savoir de quoi il s'agit. Il m'a trouvé mon premier emploi d'assistant stagiaire sur un film de Christian-Jaque. J'ai monté petit à petit les échelons. J'ai réalisé une vingtaine de courts métrages, certains ont été primés à Venise, à Cannes... J'ai été assistant de grands metteurs en scène comme Jean Delannoy, Jules Dassin, André Cayatte... qui m'ont appris mon métier. J'ai très vite créé ma société, ce qui m'a donné une liberté dans le choix de mes courts métrages.

Vous étiez-vous découvert acteur ? Melville m'a fait un plaisir immense et un tort immense. Je ne devais pas être acteur. J'ai tourné ensuite avec Lelouch ("La vie, l'amour, la mort", "Le voyou", "Toute une vie"), avec Robbe-Grillet des films insensés, avec beaucoup de gens ("Le silencieux" de Claude Pinoteau, "Aux yeux du monde" d'Eric Rochant...). J'ai cédé. Cela m'a coupé de mes propres projets. J'ai tourné une quinzaine de films comme acteur. Je n'ai jamais retrouvé ce que Melville m'avait offert. Ce fut une consécration et un piège.

Votre dernier film a été "XXL" d'Ariel Zeitoun en 1997... Un agent avait dû lui parler de moi. Il voulait que je sois le père de Depardieu. Il a fait beaucoup d'effort pour me transformer en centenaire. Mon rôle, sympathique, dure dix minutes au tout début.

Le cinéma ne vous manque pas ? Je suis un homme qui vit maintenant dans un état de sérénité totale en écrivant des contes. Le cinéma pour moi a été une magnifique aventure.

Recueilli par Richard Pevny

(1) "Donnez-moi dix hommes désespérés" (1961), histoire de la fondation d'un kiboutz dans le désert palestinien en 1946.


zimmer.jpg

14.08.2007

Serrault priez pour nous

« Ecrivez des choses drôles, ce que vous voulez, et soyez heureux ». C'était à la fin d'une interview. Michel Serrault m'avait donné ce que j'attendais de lui, de l'humour, une ou deux vérités bien senties, quelques souvenirs hilarants de tournage, du travail de pro.
Il n'avait même pas honte de ses films alimentaires qui avaient rempli leur rôle nourricier. Il remerciait quotidiennement Dieu de lui avoir donné ce don de faire rire les autres, et indirectement d'apporter un peu de consolation. Il disait ne pas vouloir mourir sans avoir fait « le bonheur de quelqu'un ».

Jeune, il avait eu la vocation, mais avait préféré à la mitre, faire le pitre (c'est une formule qui l'aurait fait partir dans ce rire haut perché de "La cage aux folles"). Il avait trouvé au théâtre une deuxième voie. Exténuant sur scène, il était en privé, « discret, pudique et grave la plupart du temps », recherchant la paix des lieux monastiques et la lecture de Teilhard de Chardin.

Au prêtre qui l'a assisté dimanche soir dans ses derniers moments en lui disant : « Allez, va faire rire le bon Dieu, il en a bien besoin, parce que c'est un boulot pas facile », il a fait un dernier « petit sourire » et s'en est allé pour toujours. Il manquera à tous les journalistes qu'il faisait rire aux larmes.


R. P.

Michel Serrault, la gueule de l'autre du cinéma français

medium_serrault.jpgDans ses mémoires ("Vous avez dit Serrault ?") parues en 2001, une photographie de groupe le montre à l'époque du petit séminaire, debout au troisième rang, sérieux comme un pape. "Pape ou rien" aurait pu dire en 1942 le chenapan Michel Serrault. Jusqu'à ce qu'il croise cette même année dans le métro, porte Dorée, le regard d'une jeune fille de quinze ans qui le trouble, suffisamment pour que naisse un doute sur sa vocation de prêtre. Au père Van Hamme qui lui demande ce qu'il compte donc désormais faire, le petit Michel Serrault, 14 ans, répond avec naturel : « Je veux être clown ». Il est vrai que le père supérieur à qui il vient d'annoncer sa démission, lui aurait lancé : « Tu seras mieux sur les planches à faire le pitre ! ».En 1948, à dix-huit ans, il débute chez Robert Dhery dans la troupe des "Branquignols", « du Mocky avant Mocky », vous disait-il, court les cabarets de la rive gauche avec Jean Poiret, débute au cinéma en 1954 dans "Ah ! Les belles bacchantes !" d'un certain Jean Loubignac, un film ringard de chez ringard. Michel Serrault qui avait commis quelques navets, en 135 films, ne regrettait aucun de ses rôles, juste parce qu'on ne crache pas dans la soupe qui vous nourrit. « Je connais tous mes navets », m'avait-il dit un jour. Et devant mon air perplexe : « Les critiques ne pensent pas que nous sommes, les acteurs, tout de même les premiers au courant ».
« Je connais tous vos navets », c'est ce que leur avait dit à Poiret et Serrault le producteur de "La cage aux folles". « Sur le plateau, se souvenait Serrault, un seul ne riait pas, le réalisateur » (Edouard Molinaro). « C'est une guignolade extraordinaire », puis tempérait mon enthousiasme : « On n'a rien inventé, Laurel et Hardy auraient fait la même chose ».
Lui et Poiret s'étaient connus au Centre de formation professionnelle du spectacle que Vichy avait créé rue Blanche et qui préparait à l'entrée au Conservatoire. "La cage aux folles", ils la joueront plus de 1 500 fois sur scène avant que ne s'en empare le cinéma. Un film qui fait toujours recette à la télévision. « Comment tu faisais pour tourner toutes ces conneries », lui a lancé un jour Claude Chabrol. Serrault n'avait qu'un défaut, sa gentillesse, ce qui ne l'empêchait pas de pousser quelques coups de gueule parfois. "J'ai mauvais caractère, tout le monde le sait ». Patient, par-dessus tout, une vertu pour un acteur. « Je n'ose pas dire au type qui m'a apporté son scénario que c'est nul ». Et d'une grande indulgence avec Jean-Pierre Mocky à qui il aura été fidèle jusqu'au bout. Leur dernier film, "Le bénévole", tourné en 2005 attend toujours sa sortie en salles. « Si j'avais été producteur, je n'aurais jamais tourné un de mes films ». On le soupçonnait d'aimer ce côté un peu bricolo qui lui permettait d'approfondir son sens de l'improvisation.
Et puis, c'était sa manière caustique de parler avec les journalistes. Menteur (un peu), manipulateur (beaucoup), déjeuner avec lui c'était s'aventurer sur un terrain miné de bons mots, de phrases parfois assassines. « Il y a un ou deux metteurs en scène que je voudrais rencontrer au moins une fois pour leur dire : je ne travaillerai jamais avec vous ».
Il ne regrettait pas sa rencontre avec Henri-Georges Clouzot, quelques mois après ses débuts au cinéma. Clouzot était passé à la Tomate, un cabaret où il se produisait en tandem avec Jean Poiret. « Clouzot m'a dit : "Mon cher monsieur Serrault, je fais un film -"Les diaboliques" – et je serais très heureux si vous vouliez y participer". J'étais très étonné ».
Il y a deux périodes dans la carrière de Michel Serrault : les pitreries avec Robert Dhery dans "La belle américaine", les films de Mocky à partir des "Compagnons de la marguerite", de Michel Audiard, Jean Yanne, Robert Lamoureux ou Claude Zidi ; et puis, un Serrault plus grave, plus sombre dans "Les fantômes du chapelier", "Garde à vue" et "Mortelle randonnée" de Claude Miller, "Nelly et M. Arnaud" de Sautet ou "Buffet froid" de Blier.

Lui jouait pour ces quelques moments de vérité qui illuminaient ses personnages, à qui il donnait un peu d'humanité. Depuis 50 ans, il jouait tout simplement sa vie.


Richard Pevny

Chronique parue dans L'Indépendant du 31 juillet 2007.

Paul Bedel un matin de septembre dans sa vie

medium_la_manche_125.jpgmedium_la_manche_119.jpgC'est une belle matinée de septembre. La chambre mansardée de l'hôtel du Cap à Auderville, une grande bâtisse en pierre face à la mer, donne sur une prairie grasse où paissent quelques vaches, tranquilles comme on peut l'être dans cette fonction. Je regarde la mer, si proche. J'ai rendez-vous avec Paul Bedel, un paysan local vedette d'un documentaire qui a fait manger la poussière l'été 2006 à Cherbourg à "Mission impossible 3" et sa batterie d'effets spéciaux. Cela fait rire Paul Bedel, 76 ans. « Et Tom Cruise, qu'est-ce que vous en avez fait ? Il a coulé à pic ! » Paul Bedel n'en revient pas de sa soudaine popularité au-delà des frontières naturelles du Cotentin. Lui, au moins, n'a pas poursuivi en justice l'auteur de "Paul dans sa vie", le réalisateur Rémi Mauger, pour atteinte à son droit à l'image, comme l'avait fait l'instituteur de "Etre et avoir" qui on le sait a été logiquement débouté.

Je surprends Paul au petit-déjeuner avec ses soeurs Françoise et Marie-Jeanne ; viendra nous rejoindre Auguste, 81 ans, un ancien des Télécom, l'un se ses deux frères. Sur la toile cirée de la longue table, la boîte à sucre et son décor floral trône entre confiture et beurre frais que longtemps Paul a produit à domicile.

Paul Bedel est définitivement à la retraite. Il a été filmé la dernière année de sa vie de paysan. Célibataire, il vit dans une fermette au coeur d'Auderville avec ses deux soeurs cadettes, également célibataires. Le dernier paysan à l'ancienne a arrêté pour toujours son vieux tracteur Massey Ferguson, une antiquité achetée d'occasion en 1961, et son seul sacrifice professionnel au machinisme agricole. Paul Bedel a mené sa vie comme la menait son propre père qui avait acheté une batteuse en 1937. « On s'en est toujours servie ».

Cette vie de simple, mais pas misérabiliste, a fait craquer les téléspectateurs de France 3, des Pyrénées-Orientales à Amsterdam. Mais oui, un couple de Perpignan est même passé le voir. Je n'étais donc pas le premier Méditerranéen à rencontrer Paul Bedel. « De mai à août, 824 personnes ne sont assises à votre place, et je ne vous parle pas de celles que j'ai croisées dehors. On a servi 700 tasses de café... » C'est Françoise et Marie-Jeanne qui comptabilisent les visites, classent les centaines de lettres, s'occupent du press-book et ouvrent devant le visiteur le précieux livre d'or. Une toute nouvelle occupation pour ces "jeunes" retraitées.
« On avait nos vaches, nos lapins, nos poules et nos quatre à six cochons. On a vécu sans emprunt. On n'a pas jeté l'argent par les fenêtres, mais il n'y avait pas de vacances ». Paul Bedel a gardé la volaille pour occuper les soeurs et un champ, histoire de ne pas perdre le contact avec la nature.

« On a reçu des lettres touchantes. Beaucoup comparent leur vie à la nôtre, mais ce n'est pas la même vie. Ça fait quand même réfléchir, car il y en a qui ont eu des vies de misère, de misère familiale. On a toujours vécu là, comme vous nous voyez. C'était une vie paisible et calme, sans stress, tributaire du temps. Le père m'avait confié ses vaches sur son lit de mort, et moi je ne les ai confiées à personne. C'est ce qui me fait le plus mal ».
Depuis, il a fait un bout de figuration dans le film de "Le passager de l'été" de Florence Moncorgé-Gabin. « En tout cas, paraît-il, la vie de Paul n'est pas finie avec le film... » Un sourire espiègle illumine son visage de bedeau. « On me verra à l'église de Beaumont faire la lecture ».


Richard Pevny
Chronique parue dans L'Indépendant du 18 juillet 2007

Toutes les notes